Parmi les premières Soirées Nomades du Printemps de Septembre, le CDC propose à la MJC Roguet un spectacle de danse à valeur tant documentaire qu'artistique. Le danseur équatorien Fabián Barba rend hommage à Mary Wigman en présentant les créations originales des années 1930 de la pionnière de la danse moderne allemande. L'hommage est réussi. Le spectateur accomplit un double saut temporel en ayant accès
de visu au travail de la première danseuse expressionniste et en se plongeant dans l'ambiance de l'époque, dont les codes de représentation sont en effet restitués : chacun des neufs solos se referme par une gracieuse révérence, délicate et polie, désuète attention que le public surpris accueille d'abord par un rire étouffé avant de tomber sous le charme.
Comme une apparition
Dès la première minute, les notes de musique accompagnées d'un frottement semblent provenir d'un phonographe. On ouvre une page d'histoire avec l'impression surprenante d'assister à l'apparition de la prêtresse. L'étrangeté et le trouble augmentent quand on découvre que c'est un homme à la parure de femme qui l'incarne. Travestissement total. On pense à la métamorphose de Nijinski dans le
Spectre de la Rose, lorsqu'il dansa en épousant pour la première fois une technique féminine dans le jeu de bras et la grâce déployés.
En même temps, on est saisi par la ressemblance : Fabián Barba est coiffé comme Mary Wigman, vêtu des mêmes costumes féminins : tissus blancs ou rouges, drapés de soie, robes lamées, jouant des voiles et de la transparence. Pour autant, le travestissement ne détourne pas de l'intention originale : la confusion des genres n'est pas le moteur du spectacle, s'oublie vite et ne contredit en rien l'œuvre. Au contraire, Mary Wigman souhaitait que disparaissent les attributs du danseur pour que ne reste que le pouvoir d'évocation de la danse.
Les neuf solos successifs sont fortement contrastés par leur motif, les états intérieurs exprimés et leur atmosphère. Fabián Barba alterne danse lyrique, mystique, démoniaque, leur cohérence assurée par le fait que toutes sont des danses d'introspection, intenses et vibrantes. La forme du solo est le moyen de donner à voir une conversation entre le danseur et lui-même.
Une danse d'expression
Comme elle, il danse pieds nu. Dans le premier solo,
Seraphisches Lied, la musique du piano et du gong chinois déclenchent un abandon total, un flottement dans des sphères aériennes. Fabián Barba donne forme aux visions où Mary Wigman entend "la voix d'un séraphin, d'un ange transfiguré de lumière" et comme elle, il semble atteindre l'extase. Dans
Gesischt der Nacht, il danse sans musique, une innovation à l'époque. Le silence, le regard fixe et effrayé, la robe noire, les déplacements circulaires, tout contribue à rendre la danse lugubre et fantomatique, traduit l'inquiétude politique face à la montée du nazisme, au sort tragique de l'homme.
Une révérence, un court intermède et l'on entre dans une autre tonalité, dans d'autres états. Pour
Pastorale, la danse de Barba restitue un instant paisible et simple où Mary Wigman est couchée sur la plage, perdue dans une détente rendue par la composition musicale : flûte, gong chinois, cloches indiennes et tambours, ainsi que par le tendre balancement du corps et les ondulations des bras du danseur. Dans
Strumlied, l'ambiance s'obscurcit et se radicalise. Le corps se lance dans un rythme fracassant. Il est secoué comme frappé par la foudre. Il s'arcboute dans la lutte. Il est exposé à la rage de forces obscures qui le déchirent et le jettent à terre, intégralement drapé d'un tissu rouge qui le rend méconnaissable. Le martèlement du tambour, les tournoiements, la répétition du mouvement et des déplacements introduisent des rituels primitifs. Les mouvements de rotation annoncent la transe. De même dans
Raumgestaldt, le danseur semble possédé par des puissances invisibles qui l'animent. Dans
Drehmonotonie, debout, il se tient tête baissée, épaules tombantes, attitude codifiée par François Delsarte comme exprimant la terreur et la solitude.
Dans tous ces solos, il danse comme elle, en écoutant ses pulsions, ses émotions les plus intimes et comment en soi retentissent les vibrations du monde.
Le deuil de l'exactitude
Fabián Barba s'est heurté à la difficulté de reconstituer une œuvre dont on ne possède que des fragments disparates, qu'il lui a fallu collecter pour retrouver l'univers de Mary Wigman. Il s'est servi de vidéos d'archives, de photos, d'interviews, de critiques, d'articles décrivant les spectacles originaux, de textes autobiographiques de l'artiste comme le très émouvant
Langage de la danse. Il en a retiré des informations sur des éléments de chorégraphie, la durée d'un solo, la présence de la musique, les réactions du public.
Une fois ce matériau réuni, il a établi une nomenclature des postures, il a étudié la gestuelle, les regards, les déplacements, en se centrant sur la respiration, les points de tension qui habitent l'étrange danse de Mary Wigman ; il a cherché à comprendre la corrélation entre le mouvement abstrait et l'expérience subjective du danseur.
Soit parce qu'il a été confronté à une mémoire trouée d'éléments manquants, soit parce que toute reproduction porte en elle le processus de l'altération ou du moins de la déformation, il a fait le deuil de l'exactitude. Il a alors œuvré au sens propre du terme, en utilisant la ressource de l'imagination. Sa proposition artistique est consciente de l'écart que l'interprète creuse avec la simple reproduction. Il n'a donc pas reproduit, mais recréé l'œuvre originale en reconstruisant l'expérience vécue de la danseuse. Convaincant.
||Katia Fallonne