Cela fait pas mal de temps qu'Emilie Piqueboeuf et la Cie du Petit Matin ont pris "la vie en plein dedans" et des chemins un peu perdus de vue avant d'être retrouvés. Nouvelle année, nouvel âge : la compagnie vise le jeune public et, un peu au moins, les parents dudit avec sa nouvelle création,
Un cadeau pour Lola, que présentait le Chapeau Rouge, que re-reprit le Théâtre du Grand Rond, re-re-reprit le centre culturel Henri-Desbals et accueille mercredi l'Espace Palumbo. Où il est question de cadeau, d'anniversaire et de peinture et de pirates...
Pastèque, jumelles, camembert à oreilles
Monsieur Bémolle n'est ni un mauvais homme, ni un mauvais père. Simplement, pris par ses responsabilités à la tête d'une entreprise de peintures, son téléphone géant et son indispensable secrétaire, il a un poil tendance à ne se souvenir de rien : ni ce que peut être ce 'lait coloré source de bien-être', ni ce que fait là le peintre discret qui lui barbouille silencieusement les murs – ni, saperlipopette, l'anniversaire de sa petite Lola, cinq ans aux quetsches et en attente de cadeau comme il se doit. Mais quel cadeau ? Délicate question...
Si M. Bémolle n'en a pas la moindre idée, le peintre silencieux, lui, en a des tas et non des moindres, qu'il esquisse du poil de pinceau sur un mur encore libre. Sans un mot, puisqu'il est muet, forçant le pauvre Bémolle à un difficile exercice de divination. Est-ce là lune, ballon, camembert à oreilles ? Tortue ou paquebot ? Et pourquoi diable chaque idée tombe-t-elle à l'eau sitôt identifiée – déjà fait, pas aimé, casse les oreilles ? Ç a aime quoi, une fillette de cinq ans ?
Et M. Bémolle de tenter une plongée en souvenirs profonds, ceux de ses propres cinq ans, quand il était 'il y a très très très longtemps' le pirate John, capitaine du Sème-le-Vent, accostant sur l'Île de la Tortue pour y retrouver son trésor enterré. Déterré, plus probablement, par le terrible Black Bart, qui ne lui a laissé en guise de viatique qu'un livre blanc ; le plus précieux de tous, cependant...
'La peinture de demain, quel avenir pour la couleur ?'
Au diable les prétentions éducatives, pédagogiques et formatoires, voici un spectacle jeune public qui ne vise a priori rien d'autre qu'un moment de plaisir, et c'est une fort bonne chose. Un plaisir qui commence dès l'entrée dans la salle, à la vue d'un décor louftingue fait d'un bureau penché, d'un téléphone géant, d'une lampe à long cou – bref, un vrai décor de bureau revu par Tex Avery, dans lequel le peintre vaque déjà, discret et mystérieux. Alléchant ? Voire.
La suite en effet laisse le grand plus perplexe, partagée qu'elle est en deux parties qui semblent n'entretenir qu'un rapport de prétexte : l'univers réel de M. Bémolle et ses soucis anniversaires d'un côté, de l'autre le monde imaginaire et mémoriel du pirate John, entre les deux un fil très fin prêt à casser à la moindre tension. Le vrai sujet, si l'on peut dire ? La peinture. Ou plus exactement, la peinture en
direct live que réalise le peintre (Basile Harel), par ses esquisses de cadeaux d'abord, qu'il emploie ensuite comme points remarquables d'une scène unique, dont le dévoilement constitue le point final comme le point d'orgue d'un spectacle qui s'est ingénié à en détourner l'attention pour préserver la surprise.
Peinture en direct... Voilà qui semble bien parti pour être une autre de ces modes dont est régulièrement victime le spectacle vivant. La faute au graph' ? On en avait vu quelques exemples, en fin de saison dernière, avec
Sur le dos du monde il y a et, côté grands,
Mise à nu ;et nous en reparlerons à propos d'
Oracle, que donne le Ring en ce moment avec des intentions très différentes. Deux demi-échecs, pour chacun des spectacles passés, quand la peinture est soit perdue dans le flot d'un spectacle 'total' (
Mise à nu), soit la seule véritable raison d'être d'une création pour le coup un peu vide, au jeu agité et sans trop de direction comme c'est le cas avec
Un Cadeau pour Lola.
Il y aurait cependant mauvaise grâce à prétendre le spectacle raté ou inefficace. La première partie offre par son jeu de devinettes de belles occasions de participation au public, qui ne manque pas d'en faire usage avec un enthousiasme dissipé ; et la seconde, dépouillée, fonctionne sans peine sur le mode du conte malgré une transition rapide, entraînant les bambins sur les voies aventureuses de la piraterie.
Lumières aussi soignées que le décor et proposant quelques belles ambiances, rythme assuré, rien à redire. Et le dévoilement final de l'oeuvre peinte fait indéniablement son petit effet. On aurait simplement aimé un peu moins de prétexte et un peu plus de corps – un vrai 'spectacle graphique', pourquoi pas, qui reste encore à inventer.
||Jacques-Olivier Badia