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L'écho du brigadier

Critique

La Chute Théâtre de Poche



Une déchéante élégance



Publié le 29 Janvier 2010

'Le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie.'
Albert Camus, L'homme révolté (1951)



Quelques-uns ont peut-être commémoré in petto, au tout début de l'année, le cinquantième anniversaire de la mort d'Albert Camus – c'était un 4 janvier, en voiture et dans l'Yonne, trois ans après qu'il eût reçu le Prix Nobel de littérature. Quelques-uns seulement car concernant Camus, nos temps sont ainsi faits qu'on parle plus facilement de Renaud que d'Albert, sur le ton du scandale de préférence. Et puis que faire de ce Camus-là, dont l'esprit en lutte et la liberté d'opinions se prêtent aussi peu à la récupération politicarde qu'à la polémique oiseuse ? Rien. Il a même pu échapper, tout récemment encore, à sa condamnation au Panthéon par contumace.
On n'a donc rien fait et le tubard de Mondovi trépigne dans sa tombe à l'idée des combats qu'il faudrait encore mener. Un pourtant fait quelque chose, au demeurant sans intention de satisfaire une quelconque manie commémorative : le comédien Alain Daumer, qui donne au théâtre de Poche une Chute au déchoir élégant, féroce et vacillant.

'Au bout de toute liberté, il y a une sentence.'

Pénitent, Jean-Baptiste Clamence ? Ou même juge-pénitent, comme il se définit lui-même face au miroir qu'il trouve en chaque passant égaré près de ce caboulot d'Amsterdam ? Prêcheur du mépris de soi criant dans son désert humain – Clamence, prophète renié des messies, clamans in deserto – si férocement ébloui par la lucidité que son cynisme en devient aussi mensonger que sa contrition ?
Il fut, avoue-t-il, avocat et des plus brillants, dans un Paris-décor habité de quatre millions de silhouettes. Non point à peu près, puisque 'nous ne sommes qu'à peu près en toute chose', mais absolu de vanité voué à la défense bien comprise des plus nobles causes, à la séduction de toute femme, libre dans le mépris impuni de tout ce qui n'était pas lui : 'Je ne me reconnaissais que des supériorités.' Puis il y eut cette aube sur le Pont Royal, celle-là qui se suicida sous ses yeux et lui qui ne fit rien. Ainsi naquit le soupçon de n'être pas si admirable ; ainsi commença la chute.
Non sans lutte. Il fallut d'abord que le mépris trouve son paroxysme dans la provocation, la domination indifférente, l'excès de chair, voulus comme l'expression ultime de son absence de honte comme d'humilité – avant que frappe la conscience... La vérité ? Coupable, sans qu'il soit le moins du monde besoin d'un dieu pour le condamner, et tout disposé au châtiment pourvu qu'il évitât le jugement. Lâche. Lucide. Pénitent de façade, quoi qu'il prétende. Bientôt fuyard, ermite en foule, juge de lui-même prenant chacun à témoin de sa faute en guise de mortification. Si plein de duplicité dans l'absolu de son cynisme, que sa prétention à faire de chacun le miroir de sa honte renvoie sa déchéance comme l'image d'une abjection humaine à laquelle nul ne saurait échapper.

'Chacun exige d'être innocent à tout prix.'

Il fallait être gonflé pour oser faire théâtre de ce volume inclassable, au style brillant, si dense de réflexions dispersées, reliées par le sous-entendu, la traverse et le malentendu, et de lignes serrées qu'il en semble de plomb. Un texte qui n'est ni roman, ni récit, ni essai ni théâtre, rien et un peu de tout cela à la fois : un monologue faussement dialogué par l'adresse à un interlocuteur passif ; un récit parsemé d'annotations comme autant de didascalies ; un théâtre dévoyé en discours, prenant acte d'un possible quatrième mur qu'il franchit par le mépris ; une réflexion sur l'absurde de la condition humaine, sa vanité, faisant de la révolte lucide l'unique échappatoire à la culpabilité, laissant soupçonner ce que cette prétention même comporte de vanité peut-être, d'illusoire à tout le moins.
Il fallait donc être gonflé, quoique Alain Daumer ait pour habitude de donner sur scène tout type de texte pourvu qu'il ne s'agisse pas de théâtre. Il y réussit brillamment, eu égard à la difficulté. Un peu aidé, il faut le dire, par un physique à gueule cassée dans lequel s'incarne à merveille l'élégance déchéante de Clamence ; par une voix à la fois claire et rauque qui, portée par ces mots en foule, pratique l'enroulement sonore jusqu'à l'hypnotisme sans nuire à la compréhension. Là-dessus une agitation contrôlée, un ressac du mouvement dans l'espace par lequel le corps se fait peu à peu vacillant, instable, presque perdu d'équilibre – à la limite de la chute, donc. On ne pouvait faire plus évocateur.
Tout juste connut-il, ce soir de première, une crainte perceptible face à cette ruée de mots, cette confession massive, un trac qui le poussa au début dans une précipitation où se perdit le rythme avant de revenir, assuré cette fois et tenu jusqu'au bout en un crescendo discret. Et l'on se demandera ce qui justifie vraiment les deux changements brutaux d'ambiance dans les lumières, sur la fin, d'un effet excessif et tellement inutiles au regard de l'intensité du moment.
Belle gageure, quoi qu'il en soit, et relevée avec bonheur. Après quoi ne vaut que le silence – 'son mutisme est assourdissant.' ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreLa ChuteD'Albert Camus / Cie Le Mot Passant.
Adapté, mis en scène et interprété par Alain Daumer.
Le 29 Janvier 2010Durée : 1h40.Théâtre de Poche10 rue d'El-Alamein, 31500 ToulouseBus n° 38 - Arrêt Eglise BonnefoyTél. 05 61 48 25 52 http://theatredepoche-toulouse.hautetfort.com // theatredepochetoulouse@laposte.net