Les portes des écoles s'ouvrent, dociles, devant des flots de bambins gavés de vacances jusqu'à l'indigestion (du moins est-ce ce que leurs parents voudraient croire – jaloux, va). Il y en eut une autre, un mercredi 1er septembre veille de rentrée scolaire, pour jouer les rebelles, le huis-clos, et valoir à la comédienne Esther Candaës une entrée fracassante où la chute, contre toute tradition, advint dès le premier pas sur scène. C'était au théâtre de la Violette où se donnait la première de
La terrine du chef, nouvelle création de la Cie Fées et Gestes, et tout le monde, petits et grands, y crut comme à chose bien normale au son guilleret du piano bastringue. Baste, un spectacle burlesque... Qu'on ne l'attende donc plus, ce n'était que péripétie d'un spectacle qui revient mercredi au centre culturel Henri-Desbals.
Là où cela se prépare à péripéter aussi, c'est chez la studieuse Cécile et le doux Hervé. Dans la cuisine, familière et pourtant inquiétante malgré la toile cirée bien tirée sur la table, la corde à linge ployant sous les chemises entre la cuisinière à charbon et le buffet tortueux, Octave le lapin paisible dans son panier. C'est que Gros-Papa vient de débouler, bretelles tendues mais tonnant : "Ah j'ai faim ! Voilà près de deux heures que je n'ai rien mangé !" Et que voudrait-il manger ? Tout de même pas du lapin ? Horreur, désolation et pauvre Octave, menacé d'échalotes, madère et champignons...
La lutte s'engage, opiniâtre, entre un Gros-Papa riche d'arguties et apartant à qui mieux mieux – "voyez, mes amis, comme je suis rusé..." – et une Cécile bien décidée à ne pas se laisser envoyer jouer dans la cour, opposant en flot de mots précipités le contenu de ses cahiers à l'hypocrisie du gourmand, Hervé tout écarquillé entre les combattants.
A partir de quoi nous laisserons à chacun le soin d'aller découvrir à quelle heureuse issue conduisit le sacrifice de Nounours en dépit d'une décapitation au marteau, une incursion zoologico-absurde dans l'abécédaire culinaire des ménagères débutantes, soixante-trois échalotes, un kilo de crème fraîche et une chaise perchée...
Du lapin sur la planche
Admirateur de Beckett et de Ionesco, le regretté Raymond Cousse ne pensait guère au jeune public lorsqu'il écrivit
La terrine du chef en 1968, mais plutôt aux esprits enfantins de tout âge. Adapté par Jean-Louis Manceau (
La fontaine ou le conteur extravagant, il y a quelque temps au Chapeau Rouge, bientôt la reprise à la Cave Poésie d'une intrigante mise en musique des
Chants de Maldoror de Lautréamont) dans un esprit plus
slapstick qu'absurde, le texte ouvre suffisamment de portes pour ravir les grands sans ennuyer les petits – et réciproquement.
Pour les pitchous ? L'histoire tout simplement, tout ce qu'elle offre de frayeurs, de tours pendables, de bretelles claquées et de traversées aller-retour du quatrième mur, dans un décor soigné partagé entre le réalisme et l'outrance, comme le sont des personnages maquillés à la taloche mais vêtus d'un grisâtre populo très années Trente. Là-dessus entrées, sorties, cris et cachotteries jusqu'au happy end attendu, rien à dire ou dont redire. Et,magie du spectacle... un vrai lapin. Ouaouh.
Les plus grands, adultes ou pas encore, goûteront pour leur part les références multiples au burlesque d'entre-deux guerres – ambiance noir et blanc fané, moustache à la Charlot, musique bastringue, gestuelle et mimiques outrées de film muet, l'improbable castagne finale – autant que les jeux discrets de langage et les atteintes loufoques portées à la logique, dont la cuisine du nounours et la question de savoir comment regarder son oeil par le trou de la serrure frôlent la scène d'anthologie.
Restent un rythme joliment enlevé mais à resserrer un peu, sur les scènes du début notamment, la puissance sonore un poil excessive de Jean-Louis Manceau, l'inutile zézaiement enfantin d'Esther Candaës. Autant de broutilles que le temps pourvoira à corriger et qui, à entendre les rires et les "Méchant monsieur !" couinés à voix fluette, n'entachent guère le plaisir d'un texte qu'on espère revoir un jour, complet et en version "adultes" – mais un peu enfants tout de même.
||Jacques-Olivier Badia