Pour une fois qu'elle sortait. Avec son fichu sur la tête, sa robe noire façon Zouk, son petit sac au poignet et son dos voûté par le poids des années, une vieille dame dans la salle de théâtre s'impatiente. Ce soir, on joue un spectacle de clown au théâtre du Grand Rond,
Les grandes vacances de Madame Zita, de et avec Béatrice Forêt.
Sur la scène, le décor - un prie-dieu, un guéridon et une affiche sur les murs au titre évocateur, "Les grandes vacances" - est planté, mais pas âme qui vive. "Ça démarre pas ? Qu'est-ce qui se passe ?", s'interroge la vieille dame. Alors, n'y tenant plus, elle monte timidement sur les planches, passe derrière le rideau puis, l'assurance venant, nous invite à partager une histoire de vacances, la sienne.
Les caprices de l'amour
Ce n'est pas toutefois sur une plage paradisiaque et exotique que va nous emmener Madame Zita, mais dans les souvenirs de sa tendre jeunesse, quand son cœur battait la chamade pour un jeune Slave à Moscou.
Rien de bien transcendant de prime abord, se dit-on. Rien de plus ennuyant parfois que les souvenirs d'une vieille dame au cœur d'artichaut, plongée dans un monde qui n'existe plus. D'autant qu'il est loin, ce temps, et que sa vie aujourd'hui usée n'est rythmée que par les répétitions de la chorale, les chamailleries avec les autres dames de son âge. Mais son cœur bat de nouveau et s'emballe pour un amour... interdit, pas très catholique.
La chute est imminente, le ratage inévitable, l'illusion cruelle. Pas si sûr. Car le clown au nez rouge est à double face comme la vie. C'est au bord du gouffre qu'il est prompt au rebond, à la transgression et à l'inventivité. Et rien de plus stimulant pour libérer son imagination poétique et réinventer sa vie, en se donnant encore l'occasion de faire ce qui pourrait sembler ne plus être de son âge.
Une crise salutaire
Dans une mise en scène simple et efficace de Jean-Luc Bosc, oscillant entre le mime, un vrai travail sur la voix et le clown contemporain, Béatrice Forêt déploie tranquillement son talent. Tantôt usée et accablée par cette vie sans relief qui l'a fait se courber de plus en plus, tantôt prise d'accès soudain d'ardeur et d'enthousiasme à l'évocation de ses souvenirs d'amour, l'actrice se métamorphose sous nos yeux en un clin d'œil avec grâce.
En revanche, le texte ne donne pas à voir suffisamment l'univers singulier et décalé de ce personnage, comme il pourrait le laisser supposer. Mais la tendresse et l'espérance qui se dégagent de cette histoire atténuent cette lacune et redonnent ardeur et enthousiasme.
Or, en cette époque où le mot que l'on entend le plus est celui de crise, cette invitation à réinventer sa vie pour retrouver les vingt ans de son cœur est un luxe. De même, à l'heure où s'achèvent les grandes transhumances de l'été, synonymes de retour aux contraintes quotidiennes et autres douceurs, ce spectacle nous offre l'occasion de rêver encore un peu, comme de voler quelques derniers instants d'insouciance. Un luxe, vous dis-je.
||Florence Guilhem