Publié le 27 Janvier 2010
'C'est l'or, il est l'or, l'or de se réveillor...'
La folie des grandeurs
Tempête !, qui se jouait au Sorano en janvier, ouvre la nouvelle saison de Circuits, scène conventionnée d'Auch.
Tout est dans la formulation et le lecteur zieutant les programmations des salles doit rester attentif : la chose a bien quelque chose à voir avec
The Tempest de Shakespeare, mais
d’après et non pas
du grand dramaturge anglais, avec en prime un titre légèrement modifié. Toute la marge qu’une réécriture peut s’octroyer est là.
Avant de poursuivre, Irina Brook en trois mots : le nom est bien celui auquel on pense et d’ailleurs le théâtre Les Bouffes du Nord – dirigé par Peter Brook depuis 1990 – a accueilli ses dernières créations, dont
Tempête !, que le Sorano programme à son tour. Dans une palette allant de Brecht à Marivaux en passant par des mises en scène de grands opéras, on rappellera surtout l’auteur qui valut cinq Molières à la compagnie Richard Kalinoski, avec
Une bête sur la lune. Pour l’heure, Irina Brook nous régale d’une réécriture farfelue que la veine burlesque de Shakespeare n’aurait probablement pas dédaignée… Ni Gérard Oury, qui sans douceur malmena le
Ruy Blas de Victor Hugo avec
La folie des grandeurs.
'Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits.'
Une traduction révérencieuse aurait conté l’histoire de Prospero, duc légitime de Milan : un pauvre homme exilé sur une île avec sa fille Miranda, à la suite d'une trahison de son frère, comploteur et voleur de duché – bref, un lointain cousin du roi Lear, un de ces personnages shakespeariens que ses parents grignotent... mais qui, une fois n’est pas coutume, se redresse fièrement. Dans cette terre inconnue, Prospero survit en déployant une magie plus sombre que celle du
Songe d’une nuit d’été : entouré d’esprits qu’il réduit à l’esclavage (le doux Ariel et l’enragé Caliban, fils de la sorcière Sycorax), il se taille une place de roi parmi les autochtones.
La pièce commence des années plus tard, alors que le vaisseau du roi de Naples approche. Prospero, porté par un esprit de revanche, use de sa magie pour déclencher une tempête : un beau naufrage, mais tout le monde est sauf. Ferdinand, le fils du roi, s’égare et rencontre les habitants de l’île. Il tombe alors éperdument amoureux de Miranda…
Le Prospero d’Irina Brook ? Reprenez chaque rang politique et ajoutez la locution 'de la pizza'. Mutine et malicieuse, la metteur en scène place une toque de cuistot sur la tête de Prospero alors que celui-ci explique son passé à sa fille : cette menue dérive redéfinit toute la pièce. Voilà un roi de la pizza trompé par un usurpateur en cuisine italienne, détrôné des arts culinaires. Où est-elle allée chercher ça ? Mystère. Délicieux mystère. Il y aura toujours des conservateurs et patrimoinophiles pour geindre – qu’importe, le résultat est très agréablement perturbant.
Pour autant, il ne s’agit pas d’une parodie.
On s’étonne de cet étroit mélange d’un comique dissolu et d’un fond pathétique qui n’en ressort que mieux durant l’épilogue. Si on interroge le pourquoi de la modification principale du texte, on constate qu’Irina Brook s’en prend au sujet même de la pièce : la lutte pour la puissance politique est ici réduite à une guéguerre de cuisiniers, avec un afflux non négligeable de clichés sur la gastronomie italienne. L’enjeu du pouvoir est tourné à la dérision avec une parfaite nonchalance – ce qui chez Shakespeare tient lieu de morale finale est ici présent dans l’acte de réécriture même.
Cependant, les passages truculents ne sont pas forcément à mettre sur le compte de l’adaptation et c’est bien en tant que metteur en scène qu’Irina Brook trouve sa place dans le texte shakespearien. Quelques choix symptomatiques : Ariel propose de désastreux tours de magie ; les membres de l’équipage naufragé se détendent sur fond de musique tonitruante en compagnie de Caliban – ce joli monde finit en caleçon sur scène pour d’improbables chorégraphies.
Le registre comique se trouve particulièrement renforcé par la direction du comédien qui joue Ferdinand : un ingénu dégingandé dont les longs cheveux tombent sans goût sur une paire de lunettes - il fait mentir Shakespeare à chaque fois que Miranda se pâme devant sa beauté. L’histoire d’amour s’en trouve singulièrement rafraîchie.
Pour ne rien gâcher, une scénographie colorée, qui plonge le spectateur dans une caverne d’Ali Baba doublée d’une cuisine : un fourre-tout multicolore où galopent des comédiens redoutablement énergiques, qui changent régulièrement de rôle, se prêtent à la danse, à la musique et même à un jeu de marionnettes.
De nombreuses initiatives habitent le texte : un passage en force ici, une délicate intervention là – rien qui soit laissé au hasard, qui ne subisse la patte prononcée de la metteur en scène. On l’aura compris : pinailleurs s’abstenir, curieux s’y rendre sans crainte.
||Manon Ona