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L'écho du brigadier

Critique

Liaison dangereuse *****



"L’art dramatique
des bêtes féroces"



Publié le 16 Juillet 2010


Le Théâtre de Poche est à compter parmi les irréductibles programmateurs estivaux, quoique plus pour longtemps : la programmation de juillet s'achèvait la saison dernière avec Liaison dangereuse, une variation autour du texte de Choderlos de Laclos et surtout de sa réécriture par Heiner Müller (Quartett). L'adaptation textuelle est signée Benoît Bourbon, accompagné sur scène par Sylvie Enaud - pour mémoire, en décembre 2009 la compagnie Alter & Co présentait au Poche Le règne des rats (et avant ça, en juillet 2008, Le bon dieu s'appelle pas de chance). Les textes de Benoît Bourbon s'épargnent volontiers la confortable dentelle du socialement correct et le plongeon dans les liaisons dangereuses ne tranche pas avec cette tendance, quoique sur un autre aspect : comme le signale Didier Albert, maître des lieux et présentement concepteur de la musique et des lumières, ce spectacle s'adresse à "un public averti". A revoir cette semaine dans les lieux.

"Pourquoi vous haïrais-je, je ne vous ai pas aimé." (Quartett)

On n'a plus guère d'excuse, aujourd'hui, pour ignorer le génie de Laclos : ceux qui n'ont pas eu le courage de s'attaquer à cette magnifique lecture auront au moins vu son adaptation cinématographique, et ceux encore qui auraient échappé au couple Glenn Close/Malkovich ont pu profiter du récent remake Sexe intentions. D'après la version de Laclos, donc, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, sublimes complices du détournement de mœurs (à la mesure du 18e siècle bien sûr), échafaudent des subversions, prennent pour victimes des cœurs vertueux, en font les instruments de ludiques paris ou de vénéneuses vengeances. Pourtant, dans la chasse aux sentiments et aux désirs, qui croyait prendre finit par être pris.
Heiner Müller a déplacé ce mythe du duo libertin en déroute sur le chemin de la rédemption : il présente les deux amants-complices comme des damnés séquestrés dans l'enfer de leurs dialogues, de leur vieille chair – "ah l’esclavage des corps. Le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience et pas de pouvoir sur la matière."
Les personnages de Müller jouent les complots de leur existence, retraçant crûment - de cette langue délicate, mais parfois blanche et sans détour qui est celle de Müller – les répliques subversives tout comme l'amer lamento des saveurs perdues : "Une image féconde : le musée de nos amours. Nous ferions salle comble, n’est-ce pas Valmont, avec les statues de nos désirs en décomposition. Les rêves morts, classés par ordre alphabétique ou chronologiquement, libérés des hasards de la chair, préservés des terreurs du changement. Notre mémoire a besoin de béquilles : on ne se souvient même plus des diverses courbes des queues, sans parler des visages : une brume."

"Non que j’éprouve quelque chose pour vous.

C’est ma peau qui se souvient."

Rappel de la mort mais surtout des "vanités'"(au sens philosophique du terme), un crâne voyage de main en main, de sexe en sexe : ultime touche d'une esthétique quelque peu boiteuse, entre baroque et romantisme noir, qu'on qualifierait aujourd'hui de gothique. L'attirail vestimentaire et les accessoires - short en cuir, résilles et cravaches – redirige plus précisément vers le trash, d'autant que le jeu est ponctué de gestes obscènes (ils le deviennent par l'outrance et le manque d'à-propos). Toute pudibonderie mise à part, à les voir simuler des jouissances de tout ordre, on se dit : dommage, il y a là quelque chose de "trop donné", un excès qui enlève au texte tout son piquant.
Certes, les mots pourraient sembler appeler ces choix de représentation : "quel ennui que la bestialité de notre conversation, admet Valmont. Mais l'intérêt ne se situe-t-il pas précisément dans l'écart entre le pouvoir du mot et leurs corps éteints, vieillis ? Là est la brèche qui les damne, et c'est tout le sujet de cette variation de Müller. "On voit la parade des jeunes culs nous rappeler quotidiennement que nous sommes éphémères" : les corps sont délabrés, seule la parole peut rendre vie à la bête.
Mais bestialement ou pas, faire l'amour ne peut plus ici être autre chose qu'un jeu. On  dira, n'est-ce pas ce qui est tenté dans ces choix de mise en scène ? Peut-être, mais il faudrait alors que les gestes de masturbation restent avortés, qu'ils ne soient qu'esquisses, dérisoires tentatives...
Tel quel, le spectacle noie les saillies terribles de Müller dans une brutalité de surface, qui picote continuellement mais ne pique jamais.  Les comédiens ont pourtant trouvé leur dose de poison et le visage charismatique de Sylvie Enaud convient parfaitement à l'étrange personnage de la marquise. Vraiment dommage, car après avoir regretté l'outrance tout au long du spectacle, on se régale du dernier tableau, qui bénéficie d'un sacré contraste : "mon amour, mon cancer'" soufflé dans une étreinte presque attendrie... Voilà une fissure, un craquèlement que le spectacle gagnerait à multiplier. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreLiaison dangereuseD'après Choderlos de Laclos et Heiner Müller.
Adaptation : Benoît Bourbon.
Avec Sylvie Enaud et Benoît Bourbon.
Lumières et musique : Didier Albert.
Le 16 Juillet 2010*****