L'exercice est toujours plaisant et se trouve à la base de bon nombre d'oeuvres d'imagination, productions littéraires en tête. Il s'agit de définir un thème et de se poser la question : que se passerait-il (ou que se serait-il passé) si...? Chacun en imaginera facilement des exemples, du plus sérieux au plus cocasse. Le très émérite professeur Zinn, aux Etats-Unis, s'est ainsi posé la question suivante il y a vingt ans, quand tombait le mur de Berlin et avec lui une bonne partie du communisme appliqué : que se passerait-il si Karl Marx revenait ? Aujourd'hui ? Le produit de ses réflexions s'est trouvé résumé dans une pièce,
Karl Marx, le retour, que reprend dès cette semaine le Calebasse Théâtre au Théâtre de la Violette.
'Je le connais, Jésus. Il est pas près de revenir.'
Il ne se ressemble guère, le Marx qui débarque sur scène dans son gros pantalon de velours, en gilet et chaîne de montre – cent vingt-cinq ans dans l'autre monde, ça vous change un homme. Adieu masse doctorale et barbe professorale, le nouveau Karl a le menton glabre, le cheveu long et seulement une heure devant lui pour vitupérer, s'offusquer, s'indigner de l'indécrottable bêtise humaine, traître à tous les idéaux. Mais attention, pas de vagues : on n'aime pas, là-haut, l'agitation d'en bas...
Dialectique de l'être et du n'être pas, le voici donc ici sans être vraiment là et, sans grand étonnement, effaré de ce que le monde, et notamment la partie 'marxiste' de celui-ci, a tiré de son oeuvre comme de son absence d'évolution profonde. Car Marx, qu'on se le dise, n'est pas et n'a jamais été marxiste. Philosophe, analyste de l'économie politique, exilé, père de famille et fauché, oui ; révolutionnaire, un bon poil ; mais marxiste ? Lorsqu'on voit ce qu'il est advenu du marxisme...
Les souvenirs affluent en rangs pressés comme autant de leçons, de piqûres de rappel, parfois de simples images de celui qui fut un homme avant d'être une icône politique. Premières colères rhénanes, premier exil, Paris – 'les exilés vont-ils jamais ailleurs ?' – puis Bruxelles, Londres et la pauvreté de Soho, Jenny son aristocratique épouse, leurs chiens, chats, oiseaux et surtout leurs trois filles, vivantes entre les enfants morts. Le travail qu'il fallut pour concevoir et écrire
Das Kapital, la vie sordide financée par les prêteurs sur gage, le tonitruant Bakounine, Proudhon, Heine et la Commune de Paris.
Quoi d'autre ? La torture des furoncles, l'exaltation précoce de la cadette, la révolte irlandaise, la première Association Internationale des Travailleurs et toujours ce besoin irrépressible de tout changer – un autre monde, meilleur de préférence, est possible...
'Tous ces écrans ! et toutes ces images !'
Le spectateur, quels que soient son bord politique et ses opinions en général, ne risque pas de soupçonner Howard Zinn d'impartialité : marxo-anarcho-gauchiste, pacifiste, militant des droits civiques et auteur d'une
Histoire populaire des Etats-Unis très célèbre outre-Altlantique, l'auteur de
Karl Marx, le retour ne saurait être qualifié de réactionnaire. Pas plus de critique ou d'audacieux : les parallèles établis entre le dix-neuvième siècle et notre début de vingt et unième sont sans doute valables, mais guère originaux, leurs développements pas plus et la constatation de l'échec du 'marxisme appliqué' ne dépasse pas l'autocritique de surface. Une pièce de théâtre n'est certes pas un cours de science politique, et c'est heureux, mais l'ensemble manque pour le coup de profondeur comme d'assise.
Le texte vaut malgré tout par son côté 'remise à l'heure des pendules' et l'expression d'un idéal plus ou moins nettoyé des scories de l'histoire récente. Il vaut plus encore par ce qu'il montre de l'homme Marx, de ses contradictions, de l'arrogance de sa tolérance et de la vie qui fut la sienne par et malgré l'engagement politique – amour, famille, santé et tout ce qui démontre combien le grand homme n'est malgré tout qu'un homme. Désacralisation manifeste dont, connaissant les engagements de l'auteur, on se demandera si elle ne constitue pas une manière subtile de re-sacralisation du mythe déboulonné.
Reste ce par quoi un si riche soufflé tient ou se dégonfle : le théâtre. Un tel texte n'a guère besoin de décor – il y en a peu – de costumes, moins encore de ces quelques jeux de lumières et effets sonores créés pour rythmer l'ensemble, seules peuvent lui donner corps mise en scène et implication de l'acteur. L'une comme l'autre sont claires et de bon aloi, mais laissent une petite sensation de redite et d'étriqué quand la première tient à des déplacements de long en large dignes d'un ours en cage, la seconde à des coups de gueule et des gestes de colère un tantinet trop récurrents. Assez peu évitable, vus le sujet et la personnalité du rôle, mais il y manque on ne sait quelle épice de coeur ou d'autodérision pour éviter la sensation de déjà-vu.
On ne fera malgré tout aucun reproche à Philippe Costes, dont l'énergie et la conviction balayent les quelques raideurs et qui réussit, malgré le poids de l'Histoire et de la figure, à faire vivre un Marx bien moins abstrait qu'en nos livres.
||Jacques-Olivier Badia