La nouvelle en avait frappé certains, pourtant discrète parmi les coups de théâtre de la présentation de saison du Sorano, il y a un mois : Anne Lefèvre allait créer dans les lieux, en février 2011,
Pour rire, pour passer le temps de Sylvain Levey. Sur scène, peut-être pas le plus étrange regroupement de comédiens qu'on puisse imaginer, mais assurément inattendu. Sébastien Bouzin, familier des créations d'Anne Lefèvre (B.O.N.J.O.U.R.), passe encore. Laurent Perez, maître de l'Emetteur Cie et directeur artistique du théâtre du Pont Neuf, on pouvait y croire sans trop de peine. Mais Sylvie Maury, transfuge des Vagabonds et du théâtre du Pavé ? Denis Rey, partant pour le coup bien loin du Grenier de Toulouse, du Pavé encore, de Jean-Pierre Beauredon ? Tous excellents gens de scène, mais de pratiques si différentes que leur réunion semble tenir de la chimère.
Rencontre
Quelque jours plus tard, à Saint-Cyprien. La chaleur écrase l'impasse de Varsovie. La température n'est guère plus clémente à l'intérieur du Vent des Signes, où règne une tenace impression de pénombre malgré la lumière blafarde des néons. Question sibylline : "Le trois ça te va, Laurent ?" Mouvements, mise en place, quatre comédiens sur le plateau, leur metteur en scène donnant de la voix avec énergie depuis le bord de scène : "Action ! Il n'y a jamais de faute, il y a des décisions ! Précis, Sylvie, dans l'axe du premier coup !"
"J'avais envie de travailler avec Laurent depuis longtemps", explique Anne Lefèvre un peu plus tard, lors d'une pause, l'oeil brillant derrière les lunettes roses. "J'avais vu des choses, des choses qu'il a faites tu comprends, mais je n'osais pas lui demander." Laurent Perez précise : "En fait, on s'est rencontré dans le métro et elle m'a dit, il faut que je te fasse passer quelque chose." Banco. Le texte lu, l'accord est immédiat, il ne reste plus qu'à constituer l'équipe. Sébastien Bouzin est déjà de la partie, les noms de Sylvie Maury et Denis Rey s'imposent très vite sans raison claire, quelque part entre l'envie et l'évidence. 2009 touche à sa fin.
Juin 2010, voici l'équipe réunie pour deux semaines d'exploration d'un texte comme Anne Lefèvre les aime : mêlant le brut et l'anodin, la violence et l'humour au service d'une mise en cause ravageuse de notre société, celle où quatre personnes peuvent jouer à la torture comme ça, "pour rire, pour passer le temps". Par jeu comme lors de la diffusion, le 17 mars dernier sur France 2, de "La Zone Xtrême" qui démontra par l'exemple que 81 % des quidams que nous sommes n'hésiteraient pas à infliger des décharges électriques dangereuses à leur prochain, par soumission à l'autorité et goût du
panem et circenses. Dans les années soixante, le chercheur Stanley Milgram obtenait déjà 62 % d'obéissance...
Explorations
Pour l'heure, le travail en est encore à l'exploration des possibles, en balance entre l'improvisation et l'essai de structures prédéterminées : rôles numérotés, endossés tour à tour par chacun des comédiens en configurations précises et mouvantes ; axes de jeu définis, tracés sur une feuille de papier posée dans un coin, sur une table ; semi-liberté pour le reste, sous la direction d'une Anne Lefèvre passionnée, autoritaire, bondissant de plaisir à chaque trouvaille, à chaque moment juste, sonore toujours. Les trois mots qui reviennent le plus souvent dans sa bouche sont "réel", "concret", "danger", au décours d'une longue scène de trois quarts d'heure de durée dont la violence s'apaise sans heurt dans la banalité d'une pause, reprend et redouble pour une cigarette refusée. Jeux de masques. Pas encore d'avant, l'après en devenir, on n'en saura pas plus.
Difficile, à ce stade, de dire où iront les choses. On y retrouve déjà ces postures torses, irréalistes et extrêmes qu'affectionne la metteur en scène. Des moment d'extraordinaire tension, de relâchements presque insoutenables. L'efficacité devenue évidente de certaines configurations, de certains rapports physiques ou psychologiques qui font claquer tous les ressorts. Des moments d'une force remarquable, déjà, durant lesquels chacun des comédiens semble trouver sa façon d'être dans la violence, la neutralité ou la soumission, tandis que s'imposent peu à peu positions et relations. Une énergie impressionnante. Le début d'une connivence.
Au sortir d'une deuxième tentative, la meilleure de l'avis général, chacun exprime à sa manière la complexité et la richesse des états partagés : stupeur acceptée (Laurent Perez), "rassurance" et inquiétude pour Sébastien Bouzin, une position de "spectateur ambigu" chez Sylvie Maury, pour Denis Rey une sensation douloureuse d'éparpillement – "j'ai trouvé ça dur, très dur." Anne Lefèvre, de son côté, insiste encore sur le réel, le concret ; trouve un écho chez Laurent Perez dans le refus de "créer du lien" au profit d'une pure adhésion à la situation, à ces configurations conçues comme l'expression métaphorique de la contrainte sociale.
Un seul ne dit rien : Christian Toullec, scénographe, créateur des lumières à venir et observateur muet de ces premiers pas, le crayon enfin au repos. Fin de la pause. S'il faut en croire les savants calculs de Laurent Perez, il y aurait soixante-quatre configurations à explorer. De quoi bien remplir les quelques jours qui restent de cette première session, avant les prochains rendez-vous en septembre, puis de janvier pour une ultime résidence avant la scène. Retour au travail, donc. On n'est pas là pour rire ou pour passer le temps.
||Jacques-Olivier Badia