Publié le 26 Février 2011
"Bien plus que le costume trois-pièces ou la pince à vélo,
c'est la pratique de la torture qui permet de distinguer à coup sûr l'homme de la bête."
Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis
C'est pour de rire, dirait un enfant. Pour de rire, on arrache les pattes de l'insecte, une à une, en prenant son temps, son fichu temps. Sur le plateau du Sorano, les quatre larrons désœuvrés de Sylvain Levey ont comme retrouvé le goût du jeu, le rôle du divertissement : il y a ce temps commun, ce temps de partage, qu'il faut bien faire passer, occuper. Ce sera la manière ludique. Enfantine ? Beaucoup moins. Sadisme et masochisme façon grandes personnes, et entre adultes plus ou moins consentants, jouer au loup prend de ces allures…
Vous l'aurez compris, voici un de ces spectacles où le rire fait grincer les portes, celles qu'il fait bon d'ouvrir sans pathos emmiellé ni dérives discursives. Anne Lefèvre a réuni quatre comédiens que l'on n'a guère l'habitude de voir jouer ensemble, ce qui manifestement est dommage : Sylvie Maury et Denis Rey, certes, vagabondent fréquemment aux côtés de Francis Azéma ; quant à mêler leur énergie à celle de Laurent Pérez et celle – très Anne Lefèvrienne – de Sébastien Bouzin, la chose est neuve.
Pour rire, pour passer le temps… pour surprendre, un peu, aussi. Et avec bonheur.
A retrouver au Théâtre du Grand Rond...
Il suffirait de croire en sa supériorité
La société est le plateau, l'homme le pion. A moins que ce ne soit un jeu de rôle : un maître du jeu à deux têtes et des joueurs menés par le hasard des cartes. Ou, plus probable encore, un de ces
reality shows où l'on va trifouiller la cruauté qui dort en l'homme, pour le vicieux plaisir d'un public en mal de violence gratuite ; un public qui semble chercher dans l'arène moderne, médiatique, une espèce de catharsis télévisuelle par l'humiliation infligée à l'autre – ou quelque chose du genre, faut-il supposer.
La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club. La deuxième règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club. On ne peut s'empêcher d'y songer, à ce film de David Fincher sur la schizophrénie sociale, sur ce double violent qui habiterait l'humain. Ici, pourtant, la thématique est davantage traitée dans l'accès de l'être à cette violence : sous les ordres parfois contradictoires de deux dicteurs de conduite, un homme en frappe un(e) autre. Nulle autre explication que cette logique préconçue que les meneurs essaient de faire remonter à la surface : je suis supérieur à toi, donc je te frappe. Si l'être inférieur moufte, le frapper encore. Et avec ça, attendre qu'il remercie, qu'il mange dans la main du bourreau – car l'homme, parfois, n'a pas même de ressource pour la révolte.
"Je n'ai pas dit : fait chier!"
La passivité est clairement la deuxième part du propos. "Ce n'est pas drôle", hasardera la victime. L'action inique mène-t-elle toujours à une réaction ? Pas sûr. Pas sûr non plus que cela soit aisé. Face à cette mise en branle injustifiée de la brutalité, on hésite : est-ce là une parabole sur le sadomasochisme, pensé comme fondement des relations sociales ? Une sorte de grinçante parodie d'un darwinisme primitif ? Est-ce une analyse plus politique, où le citoyen lambda serait voué à s'entrechoquer avec son voisin à la moindre impulsion donnée par les Puissants ? Ces hypothèses ne s'annulent pas. La thématique du sans-papier se glisse un instant dans cette farce noire : on croirait tout comprendre que l'on se tromperait. Ce n'est probablement qu'un rôle de plus dans le large éventail des victimes : le défilé des amochés, des foulés au pied (au rang desquels Anne Lefèvre a ajouté la femme, avec le choix d'une comédienne), des pichenettés forcés de sourire, des écumeurs de mauvaises blagues. Car n'oublions pas : tout cela, c'est pour rire. Nul besoin de s'alarmer.
Et donc, quatre gugusses passablement dérangeants dont la présence sur le plateau est avant tout physique. Deux restent dans la retenue : les dicteurs de conduite, dont les mains solides malmènent les récalcitrants autant que leurs sourires. Ils vous collent une de ces suées, ces rictus entre le calcul et le plaisir enfantin - celui de l'arracheur de pattes, du semeur de haine, de petites colères ridicules. Car il ne manque pas, ce sens du ridicule : la force du texte comme de la mise en scène est de conserver le ton de l'humour noir, de maintenir très bas ce qui pourrait, à peu de choses près, être dramatisé. Ecueil évité : les faits et gestes restent au ras de l'autodérision et la gratuité puise dans cette distance une puissante cruauté - celle du public entre autre, on s'en doute. L'absence de logique, de pourquoi du comment, génère aussi chez le spectateur une réelle anxiété : on les sait près à dégoupiller à n'importe quel moment. Rien ici ne prenant pied dans la raison, chaque instant en vaut un autre.
Sur le plateau, point d'ornements ni d'environnement sonore. A des changements de lumière près, l'épure serait entière. Tout ramène vers le corps, y compris les mots : la prise de parole devient manie (fascinante obsession pour la politesse, mini démonstrations de langue de bois), les phrases sont répétées, ânonnées, réduites à l'état de bruit - à l'instar des "aïe", du "chlaq" des gifles, des chocs sourds du corps de Sylvie Maury, qui continuellement glisse, s'étale, se démène au sol. Qu'elle soit jouée physiquement ou "chorégraphiée", grâce à ce corps qui convulse et se contorsionne la violence reste incarnée. Et on la perçoit, et on a mal, et on le sent passer, ce temps, ce fichu temps.
Un spectacle épidermique, dont la force tient au contact, à l'angoisse du contact - on n'y raconte rien, on montre tout ; avec jouissance souvent, désespoir parfois. Les mots ne semblent plus être que le catalyseur du corps hésitant, et quant à la pensée... On ne sait plus ce qui prédomine, ce qui est instrument. On sait juste qu'il y a là quelque violente métaphore difficile à conjurer.
||Manon Ona