L'assidu du Clou se souvient peut-être de notre surprise lorsque fut annoncée la création par Anne Lefèvre, en février prochain au théâtre Sorano, de
Pour rire, pour passer le temps de Sylvain Levey, avec sur scène cet improbable quarteron : Sylvie Maury, Laurent Perez, Denis Rey et Sébastien Bouzin.
Et de ce que nous vîmes en juillet, au Vent des Signes, lors des premières séances de travail : quatre comédiens, une metteure (sic) en scène, explorant les possibles, concentrés à l'extrême pour ne pas perdre prise dans la bascule incessante de la violence à l'anodin. La petite bande vient d'achever, vendredi, deux nouvelles semaines de résidence au Théâtre de La Digue et invitait une nouvelle fois Le Clou à poser sa pointe dans les gradins.
"Le 3-5 ! En cadence ! On y va les gars !"
Ce qui frappe dès le premier instant, alors que tout le monde papote devant l'issue de secours, c'est l'évolution des rapports de ces gens de scène que leur pratique et leurs familles de théâtre avaient jusqu'alors tenus éloignés les uns des autres. La réserve des premiers contacts, la concentration sur le métier ont laissé place à une aisance, une confiance, une connivence – l'être-ensemble de ceux qui, depuis des semaines, dressent ensemble une construction faite de baffes, de cris, de corps projetés dans un jeu où l'humiliation devenue anodine n'est plus qu'une dérision.
Cela se sent sur scène, inévitablement. Surtout depuis mardi dernier, s'il faut en croire Laurent Perez et Sylvie Maury, quand un point d'inflexion jusque-là non perçu a été franchi. Depuis, les séances semblent connaître deux temps : celui des quatre premières séquences – pas question de scènes, ici – déjà fouillées, maîtrisées, marquées par cette confiance nouvelle et si nécessaire lorsque la violence doit s'exprimer de façon physique ; et le reste, trois séquences de plus et la poursuite d'une exploration qui n'est pas encore arrivée à son terme.
Une recherche qui semble tenir de la thermodynamique, quand le mouvement brownien d'idées-particules en état d'entrechoc permanent prend soudain forme dans un modèle récurrent, mais toujours soumis à un principe d'incertitude digne de la physique quantique. Métaphore hasardeuse ? Voire, quand le travail subliminal, mais conscient, sur le regard requiert à lui seul la présence d'un observateur pour conférer sa réalité à un maelstrom de rapports sans cesse changeants. Ou pour être plus clair, quand l'apparent chaos de l'improvisation sur texte se cristallise en conflits, en alliances, en déplacement permanent dans des structures inapparentes mais bien réelles.
"Taper et trouver qui, c'est pas facile !"
Le sale petit jeu de brutalités et d'humiliations imaginé (pas tant que ça) par Sylvain Levey a désormais quelques traits arrêtés. Une scénographie réduite à quelques tables, dont nous laisserons le spectateur futur découvrir structures et les fonctions. Des costumes passant du banal au perverti, du perverti à la froideur de blouses blanches scientifiques – on y verra volontiers une référence, plus ou moins distante, à ces "médecins" expérimentateurs qui sévissaient dans la folie des camps du IIIe Reich. L'alternance de la violence déchaînée et de l'immobilité douloureuse. Les postures torses, gratuites, qu'affectionne Anne Lefèvre, désormais rendues à plus de "réalisme" (de pertinence, de vérité, allez savoir comment dire) par on ne sait quelle sincérité de la chair. Et de la chair, justement, de la viande constellée de bleus, traversée de veines gonflées, luisante de bave et de sueur, du muscle tendu pour le coup, la barbaque molle d'une poupée désarticulée. Celui qui voudrait douter de l'implication physique des comédiens en sera pour ses frais...
Mais surtout un rapport très particulier du jeu au texte : les relations de soumission et de domination marquées par les corps en scène ne cessent de changer, tandis que les mots crachés, haletés, hurlés, semblent mener une vie propre, détachés non de l'action mais des rôles tenus à cet instant par ceux qui les disent. Affrontés au texte, l'anonymat des personnages, leur apparente asexuation, l'indéfinition de leurs rapports, aboutissent à une nouvelle strate de relations avec le jeu faites ici d'échos, là de confrontations, de hiatus, de fusions. Déroutant, mais si permanent et construit que le travail y trouve une assise paradoxale.
Restons-en là. Dernières notations : Anne Lefèvre au bord des larmes, frappée de ce qu'elle voit monter devant elle ; invisible et muet devant ses curseur et ses potards, Christian Toullec, ruminant les futures lumières – pour ce qui est de l'univers sonore, Jacky Mérit (
You Need a Coach my Friend) a proposé ses service, à suivre. Prochains rendez-vous en janvier et février à la Digue encore, au Vent des Signes, au Sorano enfin. Par l'issue de secours rouverte, la ville semble tranquille et fausse après ce déchaînement de banale barbarie. Retour au monde.
||Jacques-Olivier Badia