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L'écho du brigadier

Critique

Dom Juan Théâtre Sorano



Dom Juan en proie
à l'inquiétude



Publié le 17 Mars 2010


Transmission ponctuelle de flambeau dans les rangs d'Ex-abrupto: Didier Carette s'efface de la dernière création et c'est Régis Goudot, comédien du groupe (il interprétait seul Le Frigo en 2008), qui signe sa première mise en scène avec un peu dix-septiémiste Dom Juan.
A la fin du spectacle, le Clou recueille des bribes de conversation : des réactions très variées, certaines d'agréable surprise, d'autres de franche incompréhension. Parmi les mots recueillis, en voilà qui feront une bonne introduction à la réaction cloutesque : "Eh bien... c'est gonflé", lâcha un spectateur méditatif.

"Je crois que deux et deux sont quatre..."

"Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit", osa écrire Molière en un siècle où libertinage et excès de cartésianisme devaient compter avec la Compagnie du Saint-Sacrement. Un personnage de traître amoureux, son Dom Juan? Accessoirement oui, mais là n'est pas la blessure du bât. Un personnage d'incrédule, voilà qui était plus fâcheux ; un libertin de pensée autant qu’un libertin de mœurs.
Le Dom Juan de Molière incarne des contre-valeurs qui n’ont pas de nos jours d’équivalent direct. La notion de rébellion les approche à condition qu’on y juxtapose l’idée de gratuité (Dom Juan n’est pas un réformateur de société) et qu’on y adjoigne la volonté de jouissance. S’il ne réforme pas, en revanche il médite et s’adonne volontiers à la satire, en libertin de pensée toujours : vanité du Commandeur enterré à grand frais, bouclier de la religion et hypocrisie des Grands – '"tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine."
Dom Juan porte en lui un grand rhéteur, manipule son monde avec aisance et, face à son valet qui raisonne maladroitement, incarne la puissance du verbe. La stabilité du personnage se trouve toutefois mise à mal, puisqu’elle se heurte à des manifestations de l’Au-delà. Tandis que le libertin subit les assauts comiques de son valet Sganarelle, essuie les reproches d’Elvire et de son père Dom Louis, l’Au-delà intervient en la défunte personne du Commandeur, assassiné par sa main.

Profiter des non-dits et y trouver sa place

Aspect notable du dénouement, une absence de discours de la part de Dom Juan : ce dernier accepte, reste jusqu’à sa fin porté par une volonté de vérité ("Spectre, fantôme ou diable, je veux voir ce que c'est"). En dramaturge du 17e siècle, Molière ne recourt que rarement à des didascalies : l’interprétation des émotions s’en trouve étonnement ouverte. Terreur ? Entêtement ? Glorieuse et moqueuse acceptation du sort ? Jusqu’à ce que la mort frappe, il est difficile de trancher.
Régis Goudot en a donc proposé une lecture personnelle, ce qu’on ne peut lui reprocher. Interprétation comme mise en scène contribuent à plonger Dom Juan dans une oscillation entre puissance et détresse, à le présenter comme un personnage fragile bien avant l’intervention de l’Au-delà ; la fêlure vient à l’esprit dès qu’il entre sur scène, rampant, physiquement dépourvu jusqu’à ce que Sganarelle lui donne son rôle en l’habillant peu à peu, de la collerette à la perruque poudrée. Avant son arrivée, la scène jonchée de terre, baignée de poussière et très faiblement éclairée plonge le spectateur dans un univers plus infernal que courtisan. La bande-son, très présente en arrière-plan, pourvoit à la noirceur de l’ensemble.
On se régale de cette lecture très spatiale du texte : des relations redéfinies par des déséquilibres, avec un surplomb des personnages trompés qui défilent en fond de scène. Lents, parlant d’une voix souvent amplifiée, ils évoluent tels des spectres nourris de sa mauvaise conscience. Car le Dom Juan de Goudot a une conscience et c’est bien là ce qui surprend, ce qui est "gonflé". Au nombre des réussites, la scène du pauvre où la provocation du personnage de Molière se mue en inquiète interrogation, comme si le libertin était en proie à un doute métaphysique.
Aussi intéressante soit-elle, cette lecture prête toutefois à des défauts de cohérence. Laissons de côté les contre-sens volontaires qui en offusqueront toujours quelques-uns, ils ne gêneraient pas si le personnage était entièrement relu ; le problème, c’est que sa part de légèreté est conservée et que cette alternance ne tient guère. Un seul exemple : sa cruelle nonchalance lors du retour d’Elvire ne tient pas après qu’on ait assisté à un mouvement de terreur.
Côté interprétation, on appréciera de voir Marie-Christine Colomb sortir d’un jeu auquel on commençait à trop s’habituer et camper un très convaincant Sganarelle – très shakespearien, en fait, mais le commentaire vaut pour l’ensemble du spectacle (attention, le Shakespeare d’Hamlet). Pour brèves que soient leurs apparitions, les autres comédiens revêtent sans peine la couleur sombre de la mise en scène et la note primitive et bestiale du jeu.
Ce en quoi on reconnaîtra la patte du groupe : pas de renouvellement esthétique, mais une redécouverte de Dom Juan à l’aune d’Ex-abrupto. Un réel plaisir ici, des réserves là : on y trouve en tout cas matière à réflexion. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreDom JuanDe Molière / Groupe Ex-Abrupto.
Mise en scène : Régis Goudot.
Avec Gregory Bourut, Charlotte Castellat, Céline Cohen, Marie-Christine Colomb, Régis Goudot, Céline Pique, Gilduin Tissier
et la participation de Maurice Sarrazin.
Scénographie : Jean Castellat.
Lumières : Alain Le Nouëne.
Création sonore : Stanislas Michalski.
Le 17 Mars 2010Durée : 1h45.Tarifs 10, 16 et 19 €Théâtre Sorano35, allées Jules-Guesde, 31000 ToulouseMétro ligne B - Stations Carmes ou Palais de Justice.
Bus n°1 et n°29, arrêt Jardin Royal - Bus n°2, arrêt Ozenne - Bus n°10, n° 78 et n° 80, arrêt Grand Rond.
Tél. 05 34 31 67 16 - réservations 05 81 917 919. http://www.sorano-julesjulien.toulouse.fr // info.sorano-julesjulien@mairie-toulouse.fr