Publié le 10 Juin 2010
"Notre vie, une pièce de théâtre de passion ; notre rire, la musique qui l'agrémente ;
le ventre d'un Homère, la loge de l'artiste. Nous nous costumons pour cette brève comédie.
Ce spectateur assis, juge à l'oeil perçant, qui voit toutes les fautes de jeu, c'est du ciel qu'il regarde. Nos sépulcres, qui nous dérobent au pénétrant soleil sont, le rideau tombé, quand la pièce est dite, notre habitation ordinaire. Ainsi, nous allons jusqu'au demi-repos,
mais nous mourons pour de bon, plus question de farce."
Sir Walter Raleigh (1552-1618)
Vous avez remarqué ? il fait maussade. Il fait gris. [...] Est-ce un signe ? Est-ce que les dieux sont en osmose avec le groupe Ex Abrupto ? Allez savoir." La rumeur, parmi tant d'autres, en courait depuis quelque temps : la tête de Didier Carette, directeur du théâtre Daniel Sorano, était sur le billot. La confirmation en est tombée d'une manière plus ou moins attendue, mercredi soir lors de la présentation de la saison 2010-2011 du lieu, sur ces quelques mots : "C'est la dernière saison que je vous présente dans ces murs que je connais bien. [...] J'ai décidé d'arrêter avant qu'on me dise que ma convention ne sera pas renouvelée."
Question de panache et d'un orgueil hautement revendiqués, quand le sentiment règne d'un net changement de donne. "Ça a été très compliqué", explique Didier Carette, "mais nous avions le sentiment d'être soutenus. Ce n'est plus le cas. Il ne nous reste qu'à disparaître." Ou, pour dire les choses avec moins d'élégance, mais une incontestable clarté : "je me casse", bien que la convention liant le groupe Ex Abrupto à la ville dure jusqu'en 2012.
L'hommage, l'ironie...
Cette dernière présentation fut donc marquée par l'émotion, autant que par la férocité d'une ironie sarcastique qui n'étonnera guère de la part de ce rieur à grands crocs. Par la revendication d'un style qu'on ne lui refusera pas. Par des choix dans lesquels on verra assez volontiers, pour certains, un ultime coup de pied de l'âne, et que le public put découvrir après un très goguenard "hymne à la ville" chanté par les Schtroumpfs Régis Goudot et Céline Cohen – "voilà ce qui pourrait arriver à d'autres : se retrouver en Schtroumpfs..."
Car au-delà de l'intérêt purement artistique de la création, nul doute que Didier Carette ait pris un plaisir gourmand à inviter sur ses planches, en janvier prochain, la dernière création d'Isabelle Luccioni au titre pour le coup programmatique :
Tout doit disparaître (c'est magnifique !). Et l'on verra autant d'intention, puisque lui-même le reconnaissait à mots à peine couverts, dans la création annoncée du
Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand en décembre prochain. Où il est question de panache, une fois encore, d'orgueil et d'un goût de l'inutile qui ne saurait déplaire à celui qui assène, à propos du
Dom Juan dont la reprise ouvrira la saison, "on ne fait pas de théâtre en étant archéologue."
Pas d'archéologie, sans doute, mais le retour en forme d'hommage d'une figure du théâtre toulousain et de ce théâtre-ci en particulier : Maurice Sarrazin, le maître respecté autant que souvent contesté de Didier Carette, qui donnera en octobre
La femme aux mains rouges d'après le
Récit de la servante Zerline d'Hermann Broch. Hommage encore, enfin, mais à la fidélité cette fois, celle de Jean-Luc Krauss dont le Sorano reprendra le déjà très vu
Novecento : pianiste (janvier 2011).
...et le reste
Le reste de la programmation annoncée se partage entre familiers, nombreux, et figures nouvelles qui n'auront pas le temps de le devenir.
Parmi les premiers, citons Vicente Pradal et son
Herencia (février) ; le duo Franck Garric et Céline Pique, toujours au travail sur les textes de Jean-Pierre Siméon avec, cette fois,
Le testament de Vanda (mai 2011) ; Les Anachroniques, qui se pencheront fin mai sur l'oeuvre du dramaturge galicien Alvaro Cunquiero ; ou, côté "danse" (avec guillemets, car la définition de la discipline est ici périlleuse), Sophie Perez et Xavier Boussiron dont on vit, la saison dernière, le très indiscipliné
Gombrowiczshow, et qui reviendront en avril avec
Deux masques et la plume. On attendra surtout avec beaucoup de curiosité le texte de Sylvain Levey,
Pour rire, pour passer le temps, tant ceux qui le créeront composent une équipe hétéroclite, presque une chimère de planches : Anne Lefèvre à la mise en scène, avec elle Sébastien Bouzin (
B.O.N.J.O.U.R.), Sylvie Maury, Laurent Perez et Denis Rey.
Elle aurait pu devenir une habituée... Irina Brook, dont la
Tempête ! fit fureur la saison dernière, sera là à la mi-octobre avec une
Odyssée dont on pressent qu'elle devrait être assez folle et délectable. Et l'on regrettera de ne voir qu'un soir un seul
Le mardi à Monoprix d'Emmanuel Darley, où l'impressionnant Jean-Claude Dreyfus contera les heurs et malheurs de la vie de travesti, mis en scène par Michel Didym (le 20 novembre). Grande figure encore avec celle de Denis Lavant qui, sous la houlette d'Emile Brami à la composition du texte et d'Ivan Morane à la mise en scène, donnera en février des pans peu connus de la correspondance de Céline sous le titre tout de même longuet de
Faire danser les alligators sur la flûte de Pan.
Les derniers ?
Koltès voyage, une curiosité à deux voix concoctée par Bruno Boëglin (mars 2011) ; les
Variations Antigone - Comme enfant on joue à mourir d'Eugène Durif – fichue mode que celle-ci (qu'on pense aux confrontations déjà vues au Pavé ou au Garonne), qui va finir par dégoûter le public de toutes les Antigone avant qu'elles soient répudiées au profit d'une quelconque Phèdre, d'une Electre sur le retour. Retour, puisqu'on y vient, à la "danse" (cf. plus haut) avec les n° O et I des
Narcisses de Coraline Lamaison. Sans compter les surprises qu'annonce d'ores et déjà Didier Carette avec, dans l'oeil, une étincelle qui laisse tout présager...
A suivre et goûter sans modération, comme le dernier coup de cuillère dans un gâteau de fête – en attendant de savoir (officiellement, s'entend) quels seront les sorts du metteur en scène, du groupe Ex Abrupto et du théâtre Sorano.
||Jacques-Olivier Badia