Souviendez-vous, comme disent les pitchous... Du
Sourire du fou, du
Grand Merdier, de
Ma mère l'ogre, toutes ces délicieuses foutaisetés qu'on entendit notamment au théâtre du Grand Rond et que donnaient Frédéric Naud au crachoir, Jeanne Videau aux soufflets à bretelles. Ce que sait souvent moins le public, c'est que la blonde follette n'était en ces terres de Villedieu-la-Blouère que la suiveuse d'une brune parisienne elle-même ventrée d'un accordéon conséquent : Chloé Lacan (comme
le Lacan, oui, la névrose lexicale en moins). Plutôt connue dans nos parages, tout de même, où on l'entendit sévir dix bonnes années durant sous la forme d'une Crevette d'Acier, avant de la voir revenir toute seulabre au Bijou pour y vanter le charme de ses
Plaisirs solitaires. Retour mercredi sur la même scène avec le festival Détours de Chant !
Bébés en fleur et yaourt sans lait
Elle a mis une robe, pour une fois, ce qui ne va pas sans la tarabuster lorsqu'il lui faut lever la patte. Et son accordéon, comme toujours, surmonté d'un petit air dubitatif alors qu'elle entre et entonne un grand pot de yaourt a capella (ou alors c'était de l'espagnol, peut-être aussi de l'angliche, avec quelque chose d'italien du côté de la Russie), en se frappant à grands coups et claquant de la langue pour la rythmique. Ça réchauffe. L'accordéon, pour l'instant, la ferme bien serrée.
Pas pour longtemps. Le voici qui s'éveille pour chanter avec elle cette grande détresse de qui voit toute une chacune procréer à bedaine rabattue, ou plutôt l'absence de détresse de qui clame haut et fort son libre droit à ne pas, justement, faire "un humain de plus dans un monde de chiens, une place de moins dans le bus." Sans se leurrer sur ce que pourraient être ses regrets, une fois l'âge venu. Qui clame ensuite, sur le mode ironique, un "je consomme donc je suis" que notre époque ne saurait renier, avant de se vautrer voluptueusement dans le souvenir de ses plaisirs solitaires. Oui oui, ceux-là mêmes... Mal ? sale ? honteux ? pensez-vous : délicieux.
Et la vie se déroule... Au piano, pour l'hispanisme lyrique au "olé !" triomphant d'une qui ne savait pas ce qu'elle voulait, tenta de se réconcilier en arpèges cristallins. A l'accordéon retrouvé pour les chansons d'amour – les meilleures, les grivoises – dont une version pour le moins décapsulée de
Fais-moi mal Johnny, tout emberlificotée dans les
I Wanna be Loved by You et
Besame mucho de rencontre. Boris Vian y aura malgré tout reconnu son oeuvre, comme Bernard Dimey à sa suite. Pour les désillusions annoncées à la petite princesse (les mères, décidément, ne sont plus qu'elles étaient), le repos du rebelle à scoumoune, le bonheur lent des paresseuses affrontées au speed des copines stressées, le silicone et le botox, l'ivresse.
Et qu'on se le dise !
I will survive...
Déplaisirs solitaires
C'est à l'heure de la critique que le critique s'inquiète du coup de trique qui l'attend d'ici quelques mots. Car voici : oui, Chloé Lacan n'a plus rien à prouver, est excellente, fait preuve sur scène d'autant de charisme et d'énergie que de qualités vocales et musicales. Vraiment. Gouaille d'une voix assez haut perchée avec une délicieuse touche d'accent titi, bascule avec aisance et sans prévenir dans des éclats lyriques de la plus belle eau, joue l'
accelerando façon TGV en folie. Si. Fait corps avec ses deux pianos, le très lourd et le moins lourd, au gré de musiques bien ficelées dans leurs inspirations tsiganes, disco, jazz et l'on en passe. Mais oui. En comédienne qu'elle fut, au moins de formation, et chanteuse qu'elle est, traverse le quatrième mur à grand fracas pour jouer non un personnage, mais avec le public qui, ce soir-là, ne se fit pas prier pour lui donner la réplique. Pratique le yaourt avec une facilité aussi confondante qu'hilarante ; le scat, avec une aisance qui, ne serait sa blanche peau, laisserait presque suspecter une fraction de sang nègre ; le cri le couinement le braillement avec un sens de l'humour déraisonnable. Bref, elle est très bien. Vraiment.
Seulement voilà : sans vouloir retomber dans la sempiternelle antienne des détracteurs de la
chanson française (oui, ceux-ci et celle-là), aussi ennuyeuse pour vous à lire que pour nous à écrire, Chloé Lacan est excellente. Excellente comme le sont les brouettées de
chanteuses françaises ventrées d'un accordéon, dotées d'une personnalité remarquable, d'une présence indéniable, d'un beau brin de plume et d'un talent certain de compositrice(s). Qui aiment ici le jazz et la java, là le manouche et le klezmer, les interpolations saugrenues et le tango et le disco et le et le... Qui chantent l'amour à tout bout de chant, l'oeil tout frisé d'ironie envers les chansons d'amour. Qui posent sur notre époque un regard non dénué d'esprit critique, dénoncent dans leur tenue choisie la tyrannie des apparences et la consommation à outrance. Qui évoquent même, parfois, quelques aspects fort intimes de la vie de femme dont même les hommes sont désormais au courant, ces indiscrets.
Tant et si bien que malgré toutes ces qualités, cet homme-ci s'ennuya un brin, marmonnant
in petto et avec une mauvaise foi insigne qu'il n'irait plus écouter de chanteuses françaises à accordéon que lorsque la mode en aura passé. Déplaisir relatif (car Chloé Lacan est vraiment excellente, il est bon de le répéter) et tout solitaire, quand la salle fit à l'artiste un accueil des plus chaleureux, connut manifestement le plus grand bonheur à l'écouter, rit de, chanta avec et se mit presque debout aux saluts, applaudissant avec tant d'insistance que la belle dut lui rendre un rappel non prévu –
Bella ciao, ciao bella, et ne fais pas attention aux grommellements écrits du ronchon de service. Il y a simplement des jours où trop de chanson française tue la chanson française.
||Jacques-Olivier Badia