Caravane de cirques, en partenariat avec le Marathon des mots, accueille pour deux soirs à la Grainerie une pièce créée par la compagnie D'Elles :
Parricide Exit est le deuxième volet d'une trilogie circassienne sur le geste criminel, après
Lames sœurs inspiré des célèbres sœurs Papin.
Koltès à la circassienne
C'est sur le toit du chapiteau que débute le spectacle : un homme seul jette ses vêtements en hurlant sa rage et son dégoût – Côme Delain, comédien, incarne ici l'ennemi public numéro un des années 80, Robert Succo. Un pitoyable individu qui tua de nombreuses personnes dont sa mère, son père et son amante. Lors d'une tentative d'évasion, ce dernier se hissa sur le toit de la prison pour défier le monde entier de sa folie meurtrière, à grand renfort de médias, avant de se donner la mort quelques jours plus tard. Bernard-Marie Koltès, qui le découvrit à la télévision, tomba en fascination pour cet assassin et s'en inspira pour écrire son ultime pièce en créant le personnage de Robert Zucco.
Pour lui il ne s'agissait pas seulement d'un horrible fait divers, mais d'un symbole des grandes tragédies humaines. Ce texte est à la source de cette pièce de cirque, rencontre suffisamment rare pour saluer bien haut la prise de risque qu'elle comporte. En effet, il n'est pas aisé de mêler ces deux disciplines qui n'empruntent pas les mêmes chemins ni de construction ni d'écriture, moins encore dans un registre tragique.
Les sept artistes entrent en scène dans une sorte de charivari endiablé, ambiance plateau télé et paillettes. C'est un défilé de divers talents circassiens : jonglerie, corde lisse, mât chinois, équilibre, acrobaties, portés... Mais ils sont aussi comédiens et se saisissent des mots comme des objets et des agrès, usant du texte comme de leur corps, parfois simultanément - un théâtre du coup engagé physiquement et un cirque devenu signifiant.
Yaëlle Antoine et Paola Rizza ont revisité et réécrit le texte spécialement pour le cirque sous chapiteau et les contraintes qui lui sont liées. Ainsi les comédiens investissent-ils entièrement l'espace, de la vergue aux toiles d'entourage, tout en conservant la configuration théâtrale du rapport frontal. La virtuosité relève donc avant tout d'un savant métissage, d'un jeu en continuel aller-retour entre le verbe et le geste. Ce qui fonctionne à merveille puisqu'ils emportent aisément le public au fil de cette cavale sanguinolente - beauté et étincelle d'une vision arrogante, provocatrice et poétique de l'épisode historique.
Du fait divers à la réflexion
Cette pièce de cirque s'avère être davantage une réflexion sur la gratuité du geste criminel que la simple histoire d'un tueur en série. Le meurtre peut-il être totalement gratuit et dénué de sens ? L'homme pourrait-il donc être à ce point cruel et mauvais ? Les meurtres commis semblent être sans mobile, mais relever d'une immense cruauté. Voilà qui malmène l'idée de bonté originelle – ici plus que jamais,
Homo homini lupus (l'homme est un loup pour l'homme). Et si Rousseau précise que "c'est la société qui le corrompt", cette pièce fait appel pour sa construction à une société résolument moderne, celle de la culture d'après le livre, celle de l'écran.
Culture d'aujourd'hui dans laquelle les contraires se juxtaposent : les actions sont simultanées et nos lectures exercées à ce mode d'informations multiples. L'utilisation du langage cinématographique se justifie donc parfaitement pour créer une narration entrecoupée, faite d'images décomposées, de zappings, de retours en arrière, de scènes rejouées, de doublage, le tout dans la lignée d'un Tarantino. Tous ces effets sont utilisés ici avec habileté pour créer un lâcher-prise du public face à cette histoire pourtant angoissante.
Si ce spectacle est à découvrir absolument et s'avère être une audacieuse réussite, il lui reste malgré tout quelques menus détails à gagner pour parfaire le tout ; on remarque quelques faiblesses de jeu et maladresses, essentiellement dues à la timidité d'un spectacle qui n'en est qu'à ses premières représentations. Le vrai point faible reste cependant le travail des lumières, qui n'ose pas s'affirmer dans une direction précise et prive le spectacle d'un atout.
Rien d'irrémédiable, le temps et les représentations devraient rapidement corriger le tir pour que l'ensemble gagne en confiance et puisse exploser avec la puissance d'un Koltès – comme le disait un autre Clou à propos de la dernière création des Vagabonds (
Dans la solitude des champs de coton), " il fait bon retrouver cet auteur sur nos scènes, lui que l'on monte si peu, lui qui le mérite pourtant ".
Voilà pour le dramaturge : en prime, ce spectacle vient enrichir avec talent les rencontres entre le théâtre et les arts du cirque, démontrant qu'un geste circassien parle parfois autant qu'un monologue théâtral.
||Camille Chalain