Retour Accueil Actualité critique du spectacle vivant / Grand Toulouse

Options de recherche

 
Votre recherche : Par titre de spectacle Par genre de spectacle Par compagnie Par lieu Par metteur en scène/auteur/chorégraphe Par date Par durée Par prix
> Accueil > Critique [ Nous les héros - Ode aux amertumes

L'écho du brigadier

Critique

Nous les héros *****



Ode aux amertumes



Publié le 03 Juin 2010

"Toute littérature est assaut contre la frontière."
Franz Kafka, Journal



On ne saurait imaginer plus jeunette que cette compagnie-là, quoique ses membres aillent du post-adolescent à la tête chenue : la Cie Quoioù, née il y a quelques mois à peine de l'Atelier du Misanthrope au Grenier Théâtre – soit dix comédiens aux expériences diverses, tous réunis ces deux dernières années dans l'enseignement qu'y prodigue Sylvie Maury. Et une jeune troupe qui ne craint pas, pour sa première création, de se frotter à un texte assez conséquent : Nous les héros du regretté Jean-Luc Lagarce, dans sa version avec père et de retour à la MJC Croix-Daurade dans la cadre du festival Théâtres d'Hivers, après sa création en juin au Grenier Théâtre et un passage au Chien Blanc.

"Une fête ? Quelle fête ?"

C'est une loge collective, assez miteuse, d'un quelconque théâtre de province en un temps mal déterminé, où la compagnie vient d'entrer après la représentation. "Belle acoustique de la salle ! Pas un mot ne se perdait", d'extasie le père et maître de troupe. "C'est une usine lamentable" rétorque le fils, toujours chapeauté de son masque de singe, avant que la diva de cette petite société des planches se lance dans un exercice de récrimination dont elle a manifestement l'habitude.
Une histoire de famille que celle de cette compagnie, avec un père plein de soucis et de fatigue, une mère assurant l'intendance contre dettes et poches vides, trois enfants des tréteaux que rattrapent l'âge, le temps des amours et le désir d'ailleurs. Avec eux Raban, celui dont on doit ce soir fêter les fiançailles avec la fille aînée, Joséphine ; Max, son ami d'enfance qu'attire invinciblement la cadette ; une costumière sans nom, grande gueule et rabrouée ; et le couple Tschissik – elle glapissant, lui subissant – tout gonflé de souvenirs de gloire, de médiocre vanité et de l'inconscience de sa déchéance.
Et ce petit monde de commenter petitement les petits riens de sa petite vie commune, de grincher, comploter, dénoncer ou rêver ; et déplorer la pauvreté d'un répertoire poussiéreux, spéculer sans réel espoir sur la possibilité d'un avenir meilleur une fois que Raban, marié, aura pris les rênes, craindre la guerre annoncée sans croire vraiment qu'elle puisse les atteindre.
Les fiançailles tant attendues, quelque peu ternies par les éclats et les rancoeurs, ne révéleront rien qu'ils ne sachent déjà : la terrible inertie du destin envers ceux que la bonne fortune ignore.

"Sans trouver la force, ce soir [...] de renoncer..."

Drôle de texte que celui-ci qui, dès les premiers mots, semble s'être échappé de la littérature dramatique allemande du début du siècle dernier (je veux dire le vingtième). Il n'y a pour autant rien de bien étonnant à cela, puisque Jean-Luc Lagarce s'est inspiré pour l'écrire du Journal de Franz Kafka, auquel il emprunte parfois de larges extraits comme les noms ou des traits de la plupart des personnages.
On ne s'étonnera donc pas d'une action située on ne sait où en Allemagne, en une période floue mais d'immédiat avant-guerre, pas plus des sensations qu'il laisse d'inextricabilité, de pesanteur invincible, de la vague absurdité d'un monde hors du monde, dérisoire et risible, en butte aux assauts d'un médiocre fatum.
On ne s'étonnera pas plus, puisqu'il s'agit malgré tout de Lagarce, de cette langue au lexique simple mais dont la syntaxe, elle, ne cesse de s'enrouler en répétitions fragmentées, va deux phrases en arrière pour chaque mot en avant, pratique l'hésitation, l'interruption, l'inachevé en une manière de syncope permanente. Rien d'aussi flagrant, sans doute, que dans d'autres textes de l'auteur, mais voilà qui ajoute tout de même au risque.

"Le cri sans art ne suffit pas."

La troupe – la vraie – a donc eu quelques difficultés avec ce morceau malgré le regard qu'y a posé de Sylvie Maury. Passons sur les accrocs et claudications habituels des premières, d'autant plus pardonnables que c'était là la toute première d'une toute première création d'une toute nouvelle compagnie.
Passons aussi sur cette dame dont le rire, partagé mais par trop sonore, fit un peu perdre contenance à certains sur scène, pour y voir plutôt le signe que le comique de divers caractères aura été heureusement rendu.
Le pire défaut de l'ensemble aura été le manque général de rythme, de densité des personnages, d'intensité des émotions données – comme si la petitesse des uns avait laissé sa marque sur les autres, comme si l'inertie, une fois encore, avait laissé tomber sur l'affaire une trop lourde chape. Trop peu d'élan, trop peu de ruptures... Dommage.
Rien de rédhibitoire au demeurant. La compagnie, malgré les différences de niveau et d'expérience, fait preuve de cohérence comme de connivence, forgées l'une et l'autre par plusieurs années de travail en commun. Aucun des comédiens ne pèche par insuffisance et plusieurs tiennent joliment leur place. La mise en scène, une manière de jeu de chaises musicales dans lequel les personnages connaissent à leur tour l'ombre et la lumière, est bienvenue et bien tenue.
Enfin, et c'est sans doute le plus important, cette première création accroche et réussit, malgré ses défauts de jeunesse, à faire vivre les personnages aux yeux du public, en exprimer le risible et le profond, les plus belles émotions (ah, le bel aveu de tendresse de Mme Tschissik à son mari...). Le temps et la scène, comme toujours, pourvoiront à corriger le reste. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
logo du clou
Djeyo / Le Clou dans la Planche
Djeyo / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreNous les hérosDe Jean-Luc Lagarce / Cie Quoioù
Regard : Sylvie Maury.
Avec Bruno Belon, Isabelle Bouvier, Johanne Briche, Emmanuel Cadenat, Nade Christel, Paul Delbreil, Sébastien Fontès, Marie-Pierre Griffe, Isabelle Montargès, Héloïse Pontaud, Sébastien Vincent.

- Festival Théâtres d'Hivers -
Le 03 Juin 2010*****
nous_les_heros_13

MJC Croix-Daurade, 141 chemin de Nicol à Toulouse.
Tél. 05 61 48 64 03.