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Critique

Lenga Théâtre Garonne



Singulier pluriel



Publié le 09 Juin 2017


Depuis la création du GdRA (Groupe de Recherche Artistique) en 2005, Christophe Rulhes et Julien Cassier s'associent avec des complices de différents milieux artistiques et scientifiques, travaillant le croisement des genres pour aborder des problématiques tournées vers l'humain, au sens le plus universel du terme. Lenga constitue le premier volet d'un triptyque mettant l'humain en relation avec son environnement (culturel, naturel, etc) : La Guerre des natures.

La langue, ce chant au fond de nous

Le public s'installe, les artistes sont toujours en train de s'échauffer : un Toulousain, un Occitan, un Malgache, un Sud-africain. Ils s'incarnent eux-mêmes, donnant à la pièce une dimension particulière : on frôle l'esquisse biographique, esquisse des singularités mondiales présentées à travers ce documentaire artistique et pluridisciplinaire. C'est un spectacle ancré dans ce que l'on pourrait appeler "l'universel intime". Les extraits d'entretiens avec les grands-parents des artistes sont à la fois (pour leurs proches) des hommages à ces personnes importantes, et (pour le public) des témoignages d'une langue, de sa culture, de ses traditions.
C'est aussi une création ancrée dans une réalité plus large, avec ce constat : les zones aux plus fortes diversités linguistique et biologique coïncident généralement. On l'aura compris, il ne s'agit pas de laisser la mondialisation sortir indemne. Ou, plutôt que la mondialisation - qui a aussi ses conséquences positives, notamment sur la possibilité des rencontres et métissages -, ce qui est clairement en cause ici, c'est le lissage des cultures, la mort des cultures, des racines propres à chaque peuple, et l'acculturation qui en découle. Un phénomène étroitement lié à celui du bouleversement que l'Homme impose à la nature.
De ces témoignages de langues non-officielles, d'anecdotes de vie et de rituels, une sorte de chant émerge, à la fois individuel et choral. Un chant qui s'exprime différemment d'un artiste à l'autre, joignant à la pluralité nécessaire de la nature et des langues, celle des modes d'expression. Est-ce que la pièce, sur sa durée, ne devient pas, ponctuellement, un peu trop dramatique, trop frontale dans le discours, ou trop proche du reportage documentaire ? Sûrement. Et en même temps, elle se positionne ainsi comme ouvertement engagée, militante.

Cette « diversité biolinguistique »

Tu manges tes mots. Tu bouffes ta langue. Les mots s'effacent. Les phrases disparaissent. Sur scène, et dans chaque création du GdRA, est mise en valeur une diversité de langages. Parmi eux, les langues verbales avec leurs richesses (dans Lenga, les claquements de langue du Xhosa d'Afrique du Sud, la langue des Merina de Madagascar, la « lenga nostra » d'Occitanie...)
Mais la transmission du message des artistes passe aussi par d'autres modes et varie selon les personnes ou les moments : le musicien ne parle jamais sur scène mais le son de ses cabrettes, guitares et platines s'exprime et parfois imite les hauteurs de ton du discours enregistré d'une voix parlée, imitant la musicalité de la parole orale ; Maheriniaina Pierre Ranaivoson s'adresse au public en Merina tandis que Julien Cassier nous en donne la traduction française. Puis il cesse de parler et Julien, sorte d'esprit de l’œuvre, esprit des langues qui se fait passeur de ce que les artistes ont à dire, continue à interpréter en français le texte que Maheriniaina est désormais en train de danser, phrase par phrase, sans ouvrir la bouche. Une danse faite de gestes, de saltos et autres voltiges, de traversées de l'espace et de jetés à terre ; Lizo James, lui aussi acrobate et danseur, notamment de Gumboots (tradition minière de l'époque de l'Apartheid, entre percussion corporelle et chorégraphie), s'exprime également par le chant.
Derrière eux, un triptyque d'écrans verticaux diffuse les vidéos effectuées en amont du spectacle sur les traces de leurs langues et de leur environnement, mais aussi les surtitres et sous-titres. Ces éléments changent d'écran, et c'est finalement un système qui fonctionne, car il apporte quelque chose de spatial aux enchaînements, à l'écho que se font certaines images simultanément et à la cohabitation du texte et du visuel. Les danses subliment le chant, la musique soutient les discours, l'adresse au public appuie les films... Les formes artistiques, les modes d'expression de chacun créent un seul message pluriel.
Il y a dans cette création dense beaucoup de contenu, et beaucoup de formes pour l'exprimer. Bien que l’œuvre ait certainement déjà dû faire l'objet d'un ardu travail d'épure, elle gagnerait à être encore un peu élaguée : éplucher les quelques redondances bien qu'elles n'expriment jamais tout à fait la même chose, questionner la nécessité de changer si souvent de costume malgré la symbolique que cela ajoute... En faire moins pour dire plus, en somme. Malgré ce presque trop-plein, le rythme est là et une courbe d'intensité se dessine, au fil de la complémentarité des éléments et jusqu'aux émouvants moments de synchronisation chorégraphique, jusqu'à la profondeur des chants initiatiques. ||
Gladys Vantrepotte
Gladys Vantrepotte
 
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Nathalie Sternalski
Loran Chourrau
Renseignements pratiques
PluridisciplinaireLengaUn spectacle présenté avec l'Usine - Centre national des arts de la rue et de l'espace public (Tournefeuille / Toulouse Métropole)

Conception, texte et mise en scène : Christophe Rulhes
avec Julien Cassier, Lizo James, Maheriniaina Pierre Ranaivoson, Christophe Rulhes
Chorégraphie : Julien Cassier
Scénographie : le GdRA
Musique : Christophe Rulhes et Lizo James
Images : le GdRA, Edmond Carrère et Ludovic Burczykowski
Direction technique : David Løchen
Costumes : Céline Sathal
Lumières : Adèle Grepinet
Son : Pedro Theuriet
Le 09 Juin 2017Tarifs habituels : de 11 à 22€Théâtre Garonne1, avenue du Château d'Eau - 31300 ToulouseMétro ligne A - Station Saint-Cyprien République (10 mn à pied)
Bus n°1, arrêt Les Abattoirs.
Tél. 05 62 48 54 77 // Fax : 05 62 48 56 50 http://www.theatregaronne.com // billetterie@theatregaronne.com