Retour Accueil Actualité critique du spectacle vivant / Toulouse Métropole
> Accueil > Critique [ A Love Supreme - Dance painting

Critique

A Love Supreme Théâtre Garonne



Dance painting



Publié le 17 Mai 2017


La chorégraphe Anna T. de Keersmaeker déclare s’appuyer sur la musique pour créer le mouvement : elle est ce « maître » qui lui apprend « comment organiser le temps et l’espace. » L'artiste a adossé nombre de ses œuvres à des structures musicales de tous ordres, donnant régulièrement l'impression de dépasser ses maîtres, tant l’équilibre qu’elle travaille, l’accord discret et ténu entre l’écriture des corps et la musique est fin, juste, habité et vivant. Corps, rythme et harmonie semblent se nourrir en direct sous nos yeux : on pourrait s’imaginer que les thèmes de Coltrane, les moments d’improvisation de chaque instrument sont l’exact gant dans lequel se glisse le travail chorégraphique, mais tout aussi bien qu’ils sont eux-mêmes inspirés par l’expression des danseurs. La sensation du spectateur n’est jamais simple, seulement portée par la musique, elle naît aussi du mouvement et l’ensemble est indissociable : pas d’effet d’illustration de l’une par l’autre, ni d’intensité sensationnelle comme au cinéma ; pas de jeu « sur », la musique n’est pas un outil au service de la danse ni l’inverse. C’est bel et bien une mise en espace musicale et corporelle, comme si les corps étaient un nouveau mode de diffusion de la musique, intégrée à eux ou même produite dans leur mise en mouvement : l’objet du spectacle est une transe, une prière extatique, un rite exorciste et salvateur, ce qu’évoque de façon mystique le titre de Coltrane. Et c’est certainement le plus bel hommage qu’on puisse faire à cette musique, dont lui même dit : « expression des idéaux les plus élevés », le jazz « contient de la fraternité ». Ensemble nous nous fions aux danseurs pour entrer dans une musique et croire en une traversée du temps à plusieurs.

Une communion extatique

Dans un silence total, qui force la salle à une attention, un suspens et une réception accrus, les quatre danseurs entament un mouvement qui questionne l’espace. Cela peut se comprendre comme un temps d’introduction préparatoire, une étude, une recherche d’où partent des hypothèses de directions, d’envols, de tracés, de trajectoires. Ils s’arrêtent parfois comme pour réfléchir ou esquisser le manque, un temps de battement, de recentrage, l’attente d’une nouvelle intention dont découlera la composition. Les athlètes se livrent à des gestuelles qui arrondissent et découpent l’air et l’espace autour d’eux, ils prennent murs et plateau sous le halo net et unique d’une puissante douche de lumière blanche, ils tracent des tangentes, des diagonales à plusieurs et fixent isolément des centres de cercles, en trois couleurs, bleu nuit, gris et noir. Alors la forme musicale du jazz, sa liberté d’intensité et d’harmonie calée sur quelques grilles rythmiques comme unique repère, ses temps d’improvisation en solo tenus par un accompagnement alternant avec des thèmes qui regroupent le quatuor, se dessine dans le plus grand silence. Déjà s’impose l’exigence d’écoute et d’accord entre les artistes, alors que les auditeurs voient concrètement l’expression d’un lien entre les corps et les esprits : ça existe au présent et ça se projette dans le temps, c’est ça qui se joue quand ça joue. Une grammaire physique et sensible s’installe sur le plateau de danse, celle qui va s’allier aux quatre parties instrumentales : saxophone, batterie, piano et basse, pour autant de mouvements musicaux voulus par Coltrane : acknowledgement, resolution, pursuance, psalm.
La musique éclate soudain et les formations symétriques – quatre danseurs / quatre musiciens – sont sensibles immédiatement. Leurs pas ancrés dans la partition d’un instrument qu’ils incarnent personnellement (et dont ils sont le point incandescent dans l’espace), les danseurs passent par l’effort de l’un à celui de l’ensemble. Ils maîtrisent un espace et une vaste envolée musicale en quatre mouvements : d’abord lent et insidieux – dominé par le saxophone, sur une note hésitante et interrogative, puis puissante et sûre d’elle dans la seconde partie –, le mouvement se concentre et se tend dans la troisième partie, pour entrer dans un rythme soutenu, puis, dans le dernier mouvement, sortir d’un cadre rythmique attendu comme posé dans le vide, ouvert sur l’horizon par des roulements de cymbales et de grosse caisse, avant de s’apaiser finalement et retrouver un lien avec la terre. Des portés jalonnent le dernier temps, équilibres aériens et signifiants, soutenus d’un instrument, élevés par d'autres ; le saxophone en particulier. On pourrait certes tenter de voir des correspondances littérales de tel glissando avec une glissade, d’un piqué au sol avec un accès de caisse claire, du rythme avec une succession d’entrechats…

Silence intérieur

Mais l’ampleur et le développement passent davantage par une allure, quelque chose qui se trame, se bâtit sous nos yeux, et modifie, donne une personnalité propre à chaque danseur : on a envie de lire des attitudes et des personnages, des humeurs. Telle façon de donner un coup d’épaule ou de stopper la rotation de la tête pour relancer le mouvement correspond alors plus au courant et à l’énergie qui traverse à la fois le corps et la musique. Au final, le « danser » est projeté en ombre portée sur le mur de fond dans une puissante lumière blanche. C’est comme l’avènement visible d’une lecture possible de ce jeu, d’une nouvelle dimension atteinte, perceptible via la lumière…
Il est étonnant de se rendre compte que l’écoute de cet objet vivant au croisement de trois noms, Sanchis/Keersmaeker/Coltrane, crée un vibrant silence intérieur : la salle est séchée, abasourdie et tendue par les accents et les mouvements qui traversent et insufflent dans un présent millimétré quatre corps de danseurs. ||
Suzanne Beaujour
Suzanne Beaujour
 
logo du clou
Anne van Aerschot
Anne van Aerschot
Renseignements pratiques
DanseA Love SupremeChorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker et Salva Sanchis / Rosas
avec José Paulo dos Santos, Bilal El Had, Jason Respilieux, Thomas Vantuycom
Musique : A Love Supreme, John Coltrane
Le 17 Mai 2017Tarifs habituels : de 11 à 22€Théâtre Garonne1, avenue du Château d'Eau - 31300 ToulouseMétro ligne A - Station Saint-Cyprien République (10 mn à pied)
Bus n°1, arrêt Les Abattoirs.
Tél. 05 62 48 54 77 // Fax : 05 62 48 56 50 http://www.theatregaronne.com // billetterie@theatregaronne.com