Retour Accueil Actualité critique du spectacle vivant / Toulouse Métropole
> Accueil > Critique [ Finding No man's land - L’amour en rupture(s)

Critique

Finding No man's land Festival off d'Avignon



L’amour en rupture(s)



Publié le 23 Janvier 2017

Découvert à la Grainerie, le spectacle s'installe sur le Off d'Avignon.


Le public est touffu, installé partout, jusque dans les escaliers et soudé face à l’enjeu d’une étape de création : il s’agit ici d’une fin de résidence de la compagnie Two, qui a été remarquée par Jeunes Talents Cirque Europe puis retenue par Circus Next, projet de coopération européenne dédié au soutien des auteurs émergents.

Love and harmony ?

Un fauteuil roulant en fond de scène provoque le regard et interloque — agrès de cirque au même titre que la piste et la corde lisse qui trône en son centre ? L’installation imposera la surprise et la variation comme principes du spectacle : le cirque se fait de plus en plus une loi d’intégrer et de détourner des objets pour l’exercice de l’acrobatie et de l’équilibre. Cette exploration ouvre un champ de mille possibles et d'une grande créativité : mix des arts, performances physiques et improvisations. À cela s’ajoute, ici, dans cette perpective associant  une corde et un fauteuil roulant, un goût trouble, un aspect éventuellement morbide, une forme de provocation.
Quelqu’un pousse le fauteuil : c’est un couple — d'amis, d'amoureux ? Ils seront multiples et multiformes, recouvrant  bien des réalités, empruntant chacun à la caricature du couple, façonnant des images de la douleur subie sous le regard de l’autre, parfois sous ses gestes, aussi ; les étapes d’une vie amoureuse : entre la guerre — métaphorique ou non — et l’amour. Ruptures de ton ou provocation, rupture des clichés, ruptures dans la continuité du spectacle, surprises, attentes et sempiternels tournants scabreux et retournements douloureux de l’amour. L’effet d’annonce ou réel prologue est suivi du noir. Le travail de mise en scène et les enchaînements se rassemblent en tous cas sur ce thème : la tonalité d’une réflexion qu’on devine écrite et improvisée à la fois.

« C’est parti ! Tu pars ? »

Dans discontinuité, il y a continuité : le process du spectacle repose sur la relation des contraires dans le temps et l’espace, sur le jeu des contrastes, de leurs intensités et de leurs perceptions. Bien des images, en tableau ou en mouvement, figurent l’écart entre les états du corps, les tensions entre les âmes, les différences de point de vue, du sol au plafond ! Pour dire ce qui vibre entre les êtres, entre les époques d’une vie, entre les intentions et leur effet, entre les désirs et l’image qu’on en a, culturellement, socialement, pour le partage d’un sens ou pas ! Les ruptures ont lieu dans la continuité et le flux ou plutôt la spirale des mouvements, des gestes, des attirances et des persécutions : sur le plateau se dessine, au fur et à mesure des temps de jeu, un espace circulaire autour de la corde lisse. Les mouvements tournoient : chorégraphies, jeux, portés, chutes acrobatiques, équilibres et courses avec ou sans appuis, roues, corde, cannes ou musique. Et pourtant, à cour en avant scène, dans le triangle formé par une chaise, un pied de micro et un bouquet posé sur un guéridon, se pose parfois un commentaire, une parenthèse, une question, un doute, une ironie, une façon de souligner le dérisoire comme l’enjeu du jeu, bref, une extension du tourbillon de la vie. Jeu et commentaire, contraires, les deux acolytes jouent de leurs physiques opposés qui contredisent aussi les canons de leur sexe : lui est petit, elle immense, deux continents se projettent aussi dans leur accent qu’ils n’hésitent pas à exploiter même si la parole ne domine pas. Elle est danoise, c’est audible dans son accent anglais, lui, brésilien… Elle déploie une force étonnante, notamment à la corde, et supporte le poids de son partenaire dans des mouvements au ras du sol ; lui se montre gracieux danseur, flexible et gymnaste, bondissant et capable de portés dignes de la danse classique. Chaque apparition ou développement d’un élan crée un événement, un choc, une interrogation dont on sent qu’ils les soumettent au public, public qu’ils souhaitent brûlant de vie, sur la brèche, indicible, non-dit : no man’s land.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

La narration est discrète, mais assez présente dans le spectacle, elle trace des ambiances, qui s’appuient sur quelques accessoires, des bruitages, des musiques très connotées et émouvantes, cinématographiques, soulignées parfois par des costumes évocateurs : coups de feu, imper de polar et talons de pin up, plateau inondé de vent, tarmac, désert brûlant ou front de guerre, scène d’un récital ou d’amour. « Vous allez tout comprendre », dit-il en matière de dérision car il n’y a rien à intellectualiser, tout se conçoit, nous touche, se sent, s’entend. Un « je t’aime » est lancé au public. C’est le jeu de la séduction, la mise en scène du désir et de l’attente : la maladresse des corps, en duo : elle le fait agir en se plaçant dans son dos ; les élans de son corps sont rompus par sa volonté à elle, les figures sont grimaçantes ou caricaturales. La relation comme un contact, des chocs et des coups émotionnels ou directs, est évoquée par des variations et des questions originales. Les bulles tuent-elles ? Danser sous la pluie légère des bulles de savon puis sous les sauts et assauts de son partenaire : elle roule sous ses pieds et se tort latéralement et longitudinalement, tandis qu’il suit ou précède ses déplacements et se retrouve tantôt sur ses hanches, fesses, épaules, dos, bras ou jambes. Il chante. Ils dansent, miment les restes d’un accord parfait entre les émotions, les traces du désir : c’est l’attelage parfait de deux corps, qui semble un instant pouvoir les faire revenir à eux. « T’es vraiment con ». Il s’agit de cette folie qui maintient nos vies dans une quête du bonheur incessante, toujours recommencée, malgré la douleur, les petites  morts, les mauvais coups, les trahisons ou les fins brutales. Ils se reprennent la main. Sur la corde, elle tournoie encore, mais c’est lui qui maintient et relance le mouvement : la fait tourner, tourner la tête et le corps, leur ombre sur les rideaux sombres des murs latéraux et de fond de scène.
C’est beau, gracieux, puis irrévérencieux et provocateur, ça bave un mécanique darling pour finalement faire voler en éclats le vase de fleurs : love and harmony de Quentin Blake finit en suspension dans les branches, ici en mort aérienne. Une forme de memento mori ? « N’avez-vous jamais raté une seule seconde de votre vie ? » ||
Suzanne Beaujour
Suzanne Beaujour
 
logo du clou
DR
Renseignements pratiques
CirqueFinding No man's land
Compagnie Two,
avec Katja Andersen & Ricardo Gaiser
Création lumières : Mélie Paul-Debuigne
Le 23 Janvier 2017Festival off d'Avignon