Retour Accueil ACTUALITE DU SPECTACLE VIVANT / TOULOUSE METROPOLE
> Accueil > Critique [ Fugue pour l'Orage - Nihil sur tout ce qui fut créé

Critique

Fugue pour l'Orage Le Ring



Nihil sur tout
ce qui fut créé



Publié le 08 Novembre 2016


Les préludes et fugues de Chostakovitch sont envoûtants, parfois délicieusement dissonants, entraînants et festifs, mais vains et énervants car ils ne mènent nulle part et c’est un fait exprès : ils vous emportent sans cesse dans des rythmes où votre rêverie s’installe — valse, sarabande, marche…— mais ils vous abandonnent là et vous emportent ensuite ailleurs et vous malmènent ainsi pour mieux vous prendre là où personne ne vous avait touché encore. Ce piano rend le public digne et inquiet ; dans la mesure où il est coincé entre le bar et la comédienne, on se croirait, quand on entre dans le foyer de La Cave Poésie, dans une mise en scène de cabaret et chacun s’installe son verre à la main. Mais ce dispositif scénique traversant et bi-frontal, où trois rangs de spectateurs se font face de part et d’autre de ce qu’il faut bien qualifier de ruelle, n’est fait que pour mieux vous saisir, comme vous ne vous y attendiez pas (Votre pensée qui rêvasse […] je l’exalterai par la loque ensanglantée du cœur) et vous déprendre des schémas (Vous couchez l’amour sur les violons […] retournez votre peau pour n’être plus de haut en bas que lèvres). Cette musique-là est donc exactement celle qui détrousse l’âme, désigne ses heurts et ses sauts, rompt la solitude et y renvoie, dans une ronde où tourne l’humanité. Elle répond directement au verbe gueulard et sublime de ce beau manifeste poétique qu’est Le nuage en pantalon, lequel demande : Comment faire entrer une seule parole dans leurs oreilles obstruées de graisse ?
Lila Janvier répond d’une voix riche, très ancrée et physique. Elle dit et “parle” le Maïakovski sur les notes de Chostakovitch, ardemment et gravement. D’une pièce de piano à l’autre, elle évoque un monde immense, celui de la rue — tracée à nos pieds — où elle chemine en tous sens et dans tous les états. Elle a l’allure et la présence qui, s’appuyant à cette musique fragile et surprenante, en prend le train : où va-t-elle ?

« Si vous voulez je serai tout de viande déchaîné ou tendre […] changeant de ton comme le ciel […] non plus un homme mais un nuage en pantalon »

Il est question d’amour, de désir, de rencontre, de douleur peut-être, mais peu importe, ce n’est pas ce que la comédienne joue. Il s’agit d’habiter des mots plus grands et plus tranchants que ces idées dégonflées : tous les rôles de l’amour, ses frissons et agissements s’étirent et s’élargissent dans ses membres et sa voix pour porter ce texte qui se construit sur l’énergie des images : Dites aux pompiers, dans un cœur en feu on grimpe chaussé de caresses. Et c’est grâce à l’art accessoire d’objets plastiques, de prothèses de papier — qui prolongent ses bras et sortent de son costume gigogne dont l’étoffe et la forme semblent contenir une multitude de vies, parce qu’ils peuvent en cacher une autre et encore une autre et encore une autre… — qu’elle redouble son jeu et délimite non son identité, mais une humanité, une foule. Elle échange donc des gestes d’un corps à l’autre à l’aide de ces moulages, comme on avance en échangeant des caresses et des mots dans son histoire et celle des hommes. Tout se multiplie finalement sur ce plateau : corps physiques et moulés, sous forme de chaussures, vestes, membres puis âmes, finalement, pour répondre à l’histoire furieuse des amours de l’homme que chante Maïakovski. Défilent devant nous ceux à qui l’on a dit Donne ton corps comme “donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien” et pour qui le poète se fait combattant et militant — Je me piétinerai l’âme afin de l’agrandir en sanglant étendard.

« De nos jours il faut fendre le crâne du monde »

Texte, musique et hypothèses d’humanité font corps dans cette représentation où tout brûle, tout passe comme les saisons : mais tous les morts, les baisers, les feux, les injustices, le pain rassis des caresses d’hier, appellent les vies, les désirs, les luttes du lendemain. Nous sommes disposés de part et d’autre de ce mirage humain, et de son grain, de la poussière qu’il soulève : un jeu au ras du sol, parfois trop à l’étroit dans son espace et difficile à discerner de toutes les places malheureusement. À bien regarder l’homme, vivre dans ses bottes et voir de quoi ses jours sont faits, il faut à la fois re-léguer toute prétention et se ré-jouir de pouvoir le re-faire, le re-jouer, le raconter — Avant que le chant ne vous vienne […] longtemps la rue se tord privée de langue […] confondant les langues […] la rue contient la douleur en silence. ||
Suzanne Beaujour
Suzanne Beaujour
 
logo du clou
A. Verbiese
A. Verbiese
Renseignements pratiques
PluridisciplinaireFugue pour l'OrageAvec Lila Janvier (comédienne) et Tom Grimaud (pianiste)
Musique : Préludes op. 34 de Dmitri Chostakovitch
Texte : Le Nuage en pantalon de Maïakovski, traduction Charles Dobzynski. Éd. Le Temps des Cerises
Le 08 Novembre 2016Le Ring151, route de Blagnac - 31200 Toulouse www.theatre2lacte-lering.com // contact@theatre2lacte.com