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Critique

Boutelis Festival off d'Avignon



Des cerfs-volants
plein la tête



Publié le 30 Septembre 2016


Lapsus se prépare un bel avenir collectif, et ce depuis longtemps. L’avenir se construit au quotidien, ils le savent bien : ces jeunes gens ont les pieds sur terre, pas banal pour des acrobates, voltigeurs, rêveurs et autres artistes mouvementés. Cinq ans après leur première création (ici) qui a été jouée quelque cent-quarante fois, la compagnie s’est attaquée (depuis avril 2015) à la gestation de son nouveau bébé, Boutelis, proposé en avant-première à la Grainerie.

Voilà ! Ouf ! C’est sorti ! Il était temps !

Ça trépignait sec à l’idée d’exposer les derniers travaux aux regards attentifs du public. De fait, le titre du spectacle désignerait, dans la langue arabe, une sensation d’immobilisation, d'étranglement, de paralysie. Le Boutelis (parfois transcrit Boutlelis) est un djinn, un démon qui vient vous déranger durant votre sommeil – une des images du spectacle n’est d'ailleurs pas sans rappeler « Le Cauchemar » de Füssli.
La création expose les méandres psychologiques d’une jeune fille (interprétée par la voltigeuse Gwenaëlle Traonouez) en prise avec son imaginaire, hantée par les esprits (maléfiques ?) qui l’habitent. Ces boutelis sont personnifiés sur le plateau par six interprètes. Ils la malmènent et la manipulent. A d’autres moments, elle jouent avec eux. Nous voilà entrés dans une chambre dont il est difficile de sortir, chambre qui représente l’espace mental de la protagoniste. La porte de sortie devenant une porte d’entrée sur d’autres problématiques psychiques, sortir revient à rentrer dans un nouveau champ du rêve. Le spectacle met la lumière – et de belle manière – sur les parties immergées du cerveau d’une jeune fille. La place est faite au monde de l’inconscient, à tous les processus et activités psychiques qui ne peuvent être contrôlés. Si l'inconscient s’exprime dans les rêves, il s’exprime encore davantage dans les pulsions, les fantasmes, et reste un formidable moteur d'énergie créatrice.
Sauts. Jetés. Chutes controlées. Portés. Envolées. L’imaginaire de cette jeune personne en robe bleue nous est dévoilé. Naturellement, tout n’y est pas rose mais véridique, authentique. Ces démons attestent de la complexité de la réalité mentale, et en même temps de sa fécondité. La pièce véhicule des concepts et des notions en laissant libre la réflexion des spectateurs : personnalité, identité, individuation, construction mentale, psyché, personnages mythologique, etc. Tout est dit par le corps et ses mouvements. La compagnie articule une dramaturgie bien pensée, soutenant le spectacle d’une atmosphère surnaturelle, onirique voire angoissante par moments. Ce qui ne manque pas d’accorder de la puissance et de la force aux propos défendus par la mise en scène. Rien de lourd ni de pesant, néanmoins, dans ce spectacle : le gros du travail s’est fait autour d’une matière spécifique, l’air.

L’air !

A n’en pas douter, cet élément est inspirant pour des circassiens et des manipulateurs de cerfs-volants... Pas de fil (narratif) dans Boutelis mais un ensemble cohérent qui ne vous lâche pas. Johan Lescop dit construire ses spectacles comme un puzzle. Il nous surprend et questionne, proposant une reflexion poétique voire spirituelle. Il pousse le spectateur dans ses retranchements, ses propres questionnements intimes et ses mécanismes internes.
La compagnie Lapsus signe là une œuvre aux allures d’intrusion psychique. La première qualité de ces artistes, depuis leurs débuts en 2010, est de fonctionner en équipe créative et inspirée, qui leur permet aujourd’hui d’afficher un univers singulier et fertile. Que ce soit les artistes-athlètes sur scène, le créateur Lumière, la costumière, le compositeur ou le metteur en scène : chacun sait tirer profit de lui-même, de ses compétences techniques et du collectif. L’assemblage final de tous ces talents est pour le moins réussi. ||
Ludovic Camdessus
Ludovic Camdessus
 
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Ian Grandjean
Ian Grandjean
Renseignements pratiques
CirqueBoutelisMise en scène : Johan Lescop
Avec Dorian Lechaux (voltigeur), Gwenaëlle Traonouez (voltigeuse), Jonathan Gagneux (monocycle, équilibre, voltigeur), Julien Amiot (porteur), Ronan Duée (monocycle, porteur), Stéphane Fillion (jongleur) et Vincent Bonnefoi (porteur).
Compositeur musique, graphisme : Marek Hunhap,
Régisseur général, création lumière : Matthieu Sampic
Costumière : Amélie Feugnet
Le 30 Septembre 2016Festival off d'Avignon