Retour Accueil Actualité critique du spectacle vivant / Toulouse Métropole
> Accueil > Critique [ Après moi le déluge - Changer les femmes, changer les hommes…

Critique (archives)

Après moi le déluge Le Fil à Plomb



Changer les femmes,
changer les hommes…



Publié le 12 Juin 2016


En s’installant face à nous, dans l’espace que ses gestes et ses propos inventent peu à peu avec trois fois rien, Alec – qui ne cache ni son nom ni son identité –, surjoue le timide : ton de qui s’excuse, hésite, mais jubile en réalité de trouver à qui parler. Il s’assoit et fait passer son public du statut de spectateur à celui d’acteur, à son niveau – il nous a rejoints dans une salle d’attente. Et nous qui attendions le spectacle, nous voilà dans l’attente d’un « guide de développement interpersonnel et durable », d'un gourou, d'une prêtresse peut-être !
Comme dans les antiques cérémonies religieuses dont le théâtre est issu, chacun de nous devient un fidèle, l’acteur d’un rituel, avant d’être spectateur. L’événement théâtral auquel nous prenons part, dans la salle d’attente d’un éventuel… messie (en retard), a beaucoup de points communs avec une liturgie : une sorte de prophète, cet Alec qui entame le récit de sa vie, une forme d’hagiographie où la douleur et l’expérience de l’imposture doivent nous servir et nous convaincre d’admettre ou de bâtir une croyance, de laisser nos préjugés et notre scepticisme pour communier ensemble dans la quête d’une vérité. Au fond, si cette situation appartient au théâtre, c’est que, depuis la nuit des temps, le théâtre ne cesse de nous confronter à la même question, il nous somme de nous demander : « y crois-tu ? crois-tu ? à quoi crois-tu ? » dans la communion avec nos semblables (spectateurs) et à tous propos. Il ne s’agit pourtant pas de rejouer la comédie d’une religion face à un autel et de devenir prosélytes et disciples, non, mais acteurs !

... avec des géraniums

Le théâtre antique, en découvrant la posture du personnage et du « regardant », a cette force de nous rendre spectateur de nous-mêmes et non plus seulement pratiquant d’un rite. Il agit de façon à créer un langage nouveau qui s’appelle l’action. Il rend heureux parce qu’il nous fait agir, prendre part. Or la quête poursuivie par Alec, c’est « changer le monde », formule qui fait sourire et que l’actualité reviendrait plutôt à corriger en « le préserver ».
Alec Somoza a réécrit une conférence gesticulée pour rencontrer un autre public et mettre en scène un récit intime, prétexte et fil conducteur au développement d’une histoire de l’humanité confrontée au capitalisme et à la disparition des modèles de militantisme du XXème. La consommation a pris le pas, nous vivons une forme d’intégration du modèle capitaliste qui nous isole les uns des autres et ridiculise nos institutions démocratiques, car les partis et les dirigeants fonctionnent de façon oligarchique, loin des attentes sociales et des associations de partisans : il faut effectivement remettre la question de l’action sur le tapis et retrouver le goût de faire, à notre échelle, de prendre l’initiative. Pourquoi ne pas en faire du théâtre, justement ?
Le discours et le jeu restent en constante interaction avec le public qui "attend", non sans être pris à parti ; le propos est humble et se confie avec délice par l’autodérision et la comédie de la nostalgie, ou encore par l’animation DD (développement durable). La gestuelle clownesque, un flagrant délire, alterne entre bruitages corporels, slogans, longues citations, chants et imitations auxquelles le vêtement s’associe par quelques tours-trouvailles. Si l’ensemble est clair et sans pédagogie à outrance, il garde un fond qui le ferait volontiers entrer dans la catégorie de la conférence ou du témoignage. Interviennent des personnages sources, Miguel Benasayag et Hervé Kempf notamment, qui nous mettent aux prises avec une réalité bien ancrée, informative et structurée, toutefois leurs tics médiatiques, accents, ton d’invective, leur outrance dans le débat débordent l’animateur, le traversent et semblent lui prendre son identité. Or, comment revenir à soi, sa place, son rôle, connaître sa destinée ? Est-ce que j’y crois, je crois, à quoi ? La question de l’action est donc effective, prenante, interrogée et posée. Alec nous fait jouer tous les rôles face à lui, avec lui, contre lui et passe d’une latitude à l’autre, d’un bord à l’autre de l’humanité. Le propos vit et avance jusqu’à une fable conclusive : et si le monde prenait feu ? et s’il s'embrasait ? Agissons, embrassons-nous avec lui ! L’irrésistible n’est pas fatal et le texte est parcouru des mille exemples de gestes, actes quotidiens qui, multipliés et exécutés, tiennent en haleine un avenir qu’on nous tend, prétend sombre et certain, mais après nous ? Pas certain. ||
Suzanne Beaujour
Suzanne Beaujour
 
logo du clou
DR
DR
Renseignements pratiques
ThéâtreAprès moi le délugeCompagnie Avec des géraniums

Auteur, metteur en scène et jeu : Alec Somoza
Regards extérieurs : Franck Lepage, Raphaëlle Arditti, Nicolas Lambert et Michaël Egard
Du 18 Avril 2017 au 22 Avril 2017, à 21h8 et 12€Le Fil à Plomb30, rue de la Chaîne - 31000 ToulouseMétro ligne B - Station Compans CafarelliTél. 05 62 30 99 77 http://www.theatrelefilaplomb.fr // lefilaplomb@free.fr