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Critique

Les Maîtres du monde Théâtre du Grand Rond



Les guignols de l'éco



Publié le 29 Avril 2016

"Commerce (n.). Transaction dans laquelle A vole à B les marchandises de C tandis que, en manière de compensation, B prend dans la poche de D l'argent qui appartient à E.
Economie (n.). Achat du tonneau de whisky dont vous n'avez pas besoin pour le prix de la vache que vous ne pouvez pas vous payer.".
Ambrose Bierce (1842-1914?), Le dictionnaire du diable (v. 1893)


Le collectif La Controverse n'aime pas faire mentir son nom. A tout le moins, sa tasse de thé n'est jamais remplie d'eau tiède et Carmelle etc., Je, Jackie, quelques autres encore, ont montré en six, sept ans, que la triplette de comédiens marionnettistes musiciens multimédia ne craint pas d'affronter les sujets qui tachent, avec au besoin un sens de l'excès réjouissant.
Leur dernière cible ? La mondialisation. Rien que ça... Sujet ô combien scabreux, dont le spectateur pourrait craindre avalanche de clichés et discours idéologique asséné avec une force de conviction louable, mais parfois pesante. Un travers que le collectif évite ? assume, plutôt, en asseyant sa création sur Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent (2002), ouvrage fameux d'une figure de l'altermondialisme : Jean Ziegler, sociologue, homme politique et diplomate suisse à la carte de visite longue comme l'annuaire de l'ONU. Devenus Les maîtres du monde tout court, les voici qui trônent au Théâtre du Grand Rond.

"Sale ou propre, l'argent, c'est moi !"

Grosso modo, notre belle civilisation serait un peu comme un gâteau à trois étages. Tout en haut, dans l'empyrée où se soufflent les bougies de la fête au pognon, se tient d'abord le pédégé. Un petit air de Serge Dassault à grosses lunettes de soleil et la suffisance de qui connaît sa puissance : "Le président, c'est moi. Le directeur, c'est moi. Et le général, c'est qui ? C'est encore moi !" A ses côtés, l'inévitable banquier, mi-impresario en manteau à col de fourrure, mi-auguste à moustaches de beauf. Et pour lui servir d'échanson, le trader, punkoïde surexcité à la crête de biftons et aux narines panées à la farine de coco. Leur cri de ralliement : "Appelez-moi maître !"
Dessous, les serviteurs. Ils ont pour nom Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI) et Banque mondiale (Béhème, à ne pas confondre avec une célèbre marque automobile), et pour fonctions la police du business, l'extinction des feux et des déflagrations économiques et, tout de même, le soutien hypocritement compassionnel des plus pauvres. Le flic, le pompier et le super-héros, sainte trinité de l'ordre économique mondial, puisque de mondialisation il s'agit : "business first", loi du plus riche, sélection naturelle et auto-régulation ne laissant sur le carreau que ceux qui les lavent à  genoux – bref, le darwinisme à la sauce Davos.
Tout en bas, beaucoup plus bas, là où tournent sans grincer les rouages de la grande machine à produire l'inutile aux dépends du nécessaire ? Des troupeaux de moutons bêlants, la voix faible et chevrotante, pendus aux crocs de la boucherie économique à chaque fois et en aussi grand nombre que nécessaire. Qu'on laissera brandir quelques pancartes contestataires – "Non" – puisque le fantôme de l'Etat se chargera de faire les disparaître au premier claquement de doigts de ses maîtres.

"Vas-y, fais péter le pollen !"

On s'en doute un peu, les tenants de l'ultralibéralisme à tout crin n'iront voir Les maîtres du monde que dûment munis d'un cageot de tomates bien mûres, ou alors ligotés par un groupuscule d'activistes alter adeptes de la pédagogie musclée. Quant à ceux qui espèrent y retrouver l'œuvre de Jean Ziegler dans toute sa pureté, qu'ils se détrompent : s'il suit avec fidélité le raisonnement de l'auteur, le spectacle en reste une réécriture façon guignol – un guignol d'ailleurs validé par l'auteur qui, s'il faut en croire Jeanne Videau, aurait trouvé l'idée géniale et n'a vu aucun inconvénient à l'ajout de quelques considérations sur la marchandisation de l'environnement.
Guignol, donc, par le ton farce, les personnages emblématiques aux traits fortement marqués, campés par des marionnettes petites ou grandes, la charge menée gourdin au clair contre les figures de l'autorité. Guignol encore par le magnifique castelet tout en coins et recoins où se mêlent les arches des palais impérialistes, les néons sans lumière de la publicité omniprésente, une mini-mégalopole, les engrenages dévoreurs de l'industrie et la carte d'un monde en souffrance, tandis que deux écrans dénombrent la croissance infernale des échanges et, semble-t-il, le nombre de ses victimes.
Mais guignol nuancé : la farce reste noire, le propos tout ce qu'il y a de plus sérieux et jamais on n'y voit Guignol ou Gnafron bastonner le gendarme – éloquent fatalisme, que tempère à peine une liste finale de recommandations visant à sortir le monde de sa roue d'infortune. Et comme le spectacle se veut à l'origine œuvre pédagogique à l'attention notamment des adolescents, chacun se voit remettre quatre pages de références rappelant qui furent Adam Smith ou Malthus ou définissant quelques notions utiles à la bonne compréhension du propos.
Un exercice aux limites de l'équilibrisme... Un chouia plus sérieux et la démonstration ne serait plus qu'ennuyeuse et pesante ; un tantinet plus léger ou foutraque et sa crédibilité en serait sévèrement amoindrie. Tel quel, c'est un très beau travail, visuellement superbe, parfaitement maîtrisé dans sa construction, sa dramaturgie, son jeu et ses manipulations et qui, pour ceux qui ne partageraient pas toutes les convictions de l'auteur et du collectif, ouvre sur bien des réflexions. La Controverse ? Appelez-les maîtres et faites péter le pollen. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
Djeyo / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
MarionnetteLes Maîtres du mondeCollectif La Controverse
Texte collectif librement inspiré de Jean Ziegler

Mise en scène : Marie-Charlotte Biais
Interprétation et manipulation : Jeanne Videau, Sylvain Blanchard, Carles Romero Vidal
Voix off : Athaya Mokonzi
Marionnettes, dramaturgie visuelle : Alexandra Shiva Mélis
Scénographie,décor et machineries : Patrick et Tonin Janvier
Création lumière et régie : Léandre Garcia Lamolla
Création son : Erwan Tassel
Dramaturgie et écriture additionnelle : Thierry Bedard et Gaël Massé
Le 29 Avril 2016Durée : 1h20.Théâtre du Grand Rond23, rue des Potiers, 31000 ToulouseMétro ligne B - Station François VerdierTél. 05 61 62 14 85 http://www.grand-rond.org/index.php?module=grandrond // contact@grand-rond.org