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Critique (archives)

Fragments Théâtre du Grand Rond



La Mécanique du Cœur



Publi le 28 Septembre 2015
 
DÉCLARATION : propension du sujet amoureux à entretenir abondamment, avec une émotion contenue, l’être aimé, de son amour, de lui, de soi, d’eux : la déclaration ne porte pas sur l’aveu de l’amour, mais sur la forme, infiniment commentée, de la relation amoureuse.
Roland Barthes


Et si on imaginait un instant une "coopérative, ouverte à tous les amoureux, à tous les énoncés de tous les amoureux"? Le-Grand-Rond-l'a-fait en accueillant la compagnie Obra. Fruit du travail entre les deux membres principaux – Kate et Oliviero Papi –, rejoints pour l’occasion par Zineb Benzekri du Collectif Random, Fragments distille un savant mélange de théâtre visuel et physique, lorsque chacun y va de son savoir-faire en matière de complémentarité. Auparavant, leur adaptation de Gaudete – ouvrage en versets écrit par Ted Hughes – fut récompensée au festival BE de Birmingham. La compagnie oeuvre pour un style théâtral édifié autour du langage et de l’interaction (mentale, instinctive et imaginative) comme décodeurs de sens.

"Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. Comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots."

Que célèbre-t-on le 12 novembre prochain, déjà...? Indice 1 : le centenaire de naissance d'un éminent sémiologue structuraliste à cigare. Indice 2 : un explorateur des mythologies contemporaines d'une envoûtante mélancolie. Je suis, je suis... Roland Barthes, lui-même. Le pourfendeur amusé des "fausses évidences", volontiers "infidèle en matière d’idées" ; celui-là même qui a sondé à travers le théâtre du langage – "c’est-à-dire nous-mêmes" –, un imaginaire collectif de la modernité. L’Empire des Signes, Fragments d’un Discours Amoureux, La Chambre Claire : chacun de ses livres invite, avec une exigence toute d’élégance, à déchiffrer le monde pour mieux s’ouvrir à l’avenir. Barthes, touche-à-tout, refuse l'étroitesse d'une discipline unique, s'impatiente de transgresser les frontières d'un seul savoir, s'échappe de l'autorité des discours dominants. Ce Racine à la fois sauvage et systématique inaugure une nouvelle approche de la littérature, de son enseignement et de sa critique : le structuralisme. Pour Barthes, l’activité structuraliste consiste à découper et agencer des "fragments" de sens, afin d’explorer l’imaginaire et le rendre intelligible. C'est donc un amoureux qui parle et qui dit... les méandres du discours amoureux, qui dessine la topographie des emprisonnements affectifs, qui dresse l'inventaire des figures du désir et des pulsions destructrices, qui déduit toute une anthropologie du héros tragique.
Un intérieur. Un homme et une femme. Lui s'exprime en anglais, elle en français. Et pourtant, c’est toujours un amoureux qui parle. Comique et désespéré. On le reconnaît ; c’est l'amoureux que l'on a déjà croisé, celui que l'on a été, ou encore celui que l'on est. Zineb et Oliviero dissèquent le théâtre gesticulé, la danse-gymnastique ; projettent et bricolent les mots ; s'agitent, se heurtent, s'apaisent, reviennent, s'éloignent. Un curieux abécédaire, fort accaparant, dont la résonance se perpétue sans s'altérer.

"J'ai en moi deux interlocuteurs affairés à monter le ton, de réplique en réplique : il y a une jouissance de la parole dédoublée, redoublée, menée jusqu'au charivari final."

Ces Fragments version théâtre valent pour ce qui se passe entre une pensée, une langue d’une suprême élégance et deux comédiens qui s’en emparent pour y jouer une fantaisie savoureuse et permanente. Leur plaisir est évident et communicatif.
La mise en scène de Kate Papi rend accessible le travail parfois intimidant de Barthes, et dégage pleinement l’humour et l'espièglerie inhérents au texte. Tout le dispositif scénographique de cette création se révèle nivelé, autant dans l’imagerie que dans le sens. Ce projet bilingue permet à la compagnie "d’explorer les caractéristiques propres à chacune des langues tout en s’imposant de rendre le texte compréhensible par tous." Tout y devient disposition fragmentaire, bouffées de langage, chorégraphie dynamique et millimétrée, éparpillement mental convaincant. "Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé." Tous les efforts de Zineb et d'Oliviero convergent en direction d'un effet de surprise perpétuel, grâce à d'ingénieux outils créatifs, mais aussi grâce à un recyclage – tout de modulation vêtu – des éléments du décor. Leurs timbres de voix sont tantôt chaud et moelleux, tantôt mat et enchifrené. Chaque figure éclate, vibre seule comme un son coupé de toute mélodie ou se répète, à satiété, comme le motif d'une musique planante et décalée.
Bref. Un théâtre du langage où sons et sens font corps, où tous les fragments témoignent de l'acceptation par Barthes de sa vulnérabilité, où toutes les figures élargissent le référentiel à tous nos coeurs battants. Heureux ou malheureux, l’amoureux n’est donc jamais seul : quand on aime, on touche du doigt l’universel. ||
Marlène Pereira
Marlène Pereira
 
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DR
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Renseignements pratiques
Théâtre gesticuléFragmentsTexte de Roland Barthes
Mise en scène : Kate Hannah Papi,
Avec Zineb Benzekri, Oliviero Papi
Du 26 Septembre 2017 au 30 Septembre 2017, à 21h8 et 12€Théâtre du Grand Rond23, rue des Potiers, 31000 Toulouse http://www.grand-rond.org/index.php?module=grandrond