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Critique (archives)

All'arrabbiata Théâtre du Grand Rond



Salsa piccante



Publié le 15 Mars 2015
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou,
il ne reste plus qu'à chanter."
Samuel Beckett

"Quand on est dans la merde jusqu'au cou,
il ne reste plus qu'à chanter."
Samuel Beckett


All'arrabbiata avez-vous dit ? Pour les amateurs de cuisine, cette expression italienne évoque un plat de pâtes, composé de pennes et d'une sauce tomate relevée de piment. Que vient donc faire ce nom accroché durant deux soirs à la devanture du Bijou ? Le lieu aurait-il embauché un cuisto transalpin ? Lecteur, tu peux ranger fourchette et couteau, All'arrabbiata est un cabaret satirique qui mêle chansons populaires engagées, et textes de l'auteur italien Ascanio Celestini. Relativement peu connu en France, ce dernier s'est distingué en Italie depuis une quinzaine d'années autant pour son engagement politique que pour sa pratique tout en provocation du teatro di narrazione (théâtre-récit). Un fils spirituel de Dario Fo selon certains. All'arrabbiata avez-vous dit ? Gare, ces prochaines lignes fleurent bon la métaphore culinaire…
S'enGager…
Pour donner chair et voix à ce spectacle créé au café Chez ta mère en octobre dernier, un trio, composé de Renata Antonante, Pablo Seban, et de Lucas Lemauff au piano. Au cœur de ce cabaret assaisonné, des chansons populaires italiennes dont les thématiques d'engagement et de révolte rejoignent les textes cynico-acides de Celestini. Ces airs trouvent leurs origines dans des chants du XIXe siècle et des années 1960 ; plusieurs ont d'ailleurs été écrits suite à la mort de militants ou d'ouvriers, durant des conflits sociaux et politiques. Ici, une bourgeoise se plaint auprès de son amie la comtesse, du temps qu'il va falloir pour nettoyer des rues tâchées du sang de grévistes ; là, on s'encourage à devenir colombe, drapeau, ou bien brigand, pour s'opposer à l'ennemi. Car il est question de lutte des classes, du perpétuel combat des pauvres contre les riches, les premiers vendant par nécessité leur faim, leur soif, leur colère aux seconds, curieux et avides de tout (Les Pauvres). Lutter, mais pas seulement. Regarder, comprendre, être conscient, voire pourquoi pas… se compromettre dans une opinion ou un engagement. Un homme assis chez lui regarde un robinet qui goutte. Il se demande ce que proposeraient un "homme de gauche",  un "homme de droite", et un "homme à gauche de la gauche" pour résoudre le problème. Souder le robinet avec un bouchon en fer ? Tourner simplement le robinet ? Laisser couler le liquide jusqu'à l'inondation de l'appartement, situé au 27e et dernier étage d'un grand immeuble, provocant l'écroulement de la construction ? Choisir de se laisser bercer d'illusions, ou choisir de s'impliquer… "Le monde ne change pas ; c'est ta place dans le monde qui change." Rires glacés.
Une opinion, oui ! Encore faut-il qu'elle ne soit pas celle du voisin, aussi fréquentable ou peu fréquentable qu'il soit. "Vous êtes de gauche ? Moi aussi !! Je suis comme vous, nous sommes pareils, je suis comme vous !" Cette mise au diapason des opinions de l'autre se décline à d'autres points de vue, jusqu'aux pédophiles et autres admirateurs du Ku Klux Klan. Autre saynète. Cette jeune femme qui prend le bus et le métro tous les matins, et qui se fait tripoter les fesses. Pour échapper à son sort quotidien, elle se rappelle son enfance, et son père qui battait un chien à grands coups de pelle. Oui, ce qu'elle voudrait, si elle pouvait, c'est se retourner pour tabasser à coups de pelle le pervers qui lui touche les fesses. Et quand un jour la victime finit enfin par se rebeller, c'est un arabe innocent à l'autre bout du bus qui est sa cible. Rodrigo Garcia n'est pas loin…
Une autre parole, celle s'adressant aux esclav… enfin, aux citoyens, pour leur parler des si belles conditions de travail du passé, et de leurs si petits problèmes insignifiants d'aujourd'hui. Car après tout, les chômeurs, les travailleurs précaires, les immigrés, ce représentant de la classe dirigeante a de l'affection pour eux. Et pour leur prouver son empathie vis-à-vis de leurs difficultés, il leur adresse un fraternel et très chaleureux, "c'est ton problème". Chacun son caca… L'écriture de l'auteur italien fait d'ailleurs plusieurs fois référence à la scatologie. Si Samuel Beckett se plaisait à relier merde et sagesse dans la dernière phase de décrépitude humaine, Ascanio Celestini opte pour une merde commercialisable, promesse d'une nouvelle richesse mondiale classée en AOC. Pour preuve, cet entretien d'embauche d'une femme d'affaires : industrielle de merde, vendant de la merde à des gens qui vivent dans des maisons de merde. Les anciennes valeurs sont dépassées, le pétrole sera très vite remplacé par un autre "or noir". Tout cela finira avec des "pauvres qui naîtront sans trou du cul". Chacun son caca donc, chacun son parapluie aussi. Autre symbole de la lutte des classes. Sous une pluie battante, le propriétaire de l'objet ne veut pas donner ni prêter son parapluie à celui qui n'en a pas. Pensez-donc, c'est déjà bien beau que ce dernier soit sous ses pieds (abrité de la pluie donc), et qu'il bénéficie des miettes de son repas, et de ses mégots par-dessus le marché ! Même la gravité respecte cette loi de la miette du dominant qui tombe vers le dominé…
Ou… s'enRager
Sous ses ritournelles populaires entêtantes, All'arrabbiata cache des chroniques coups de poing dépeignant la société italienne d'aujourd'hui. Ces maux s'exportent étonnamment bien jusqu'en France… Le regard acerbe que porte Ascanio Celestini sur les comportements individuels et collectifs est frappant de vérité. Le point de vue est forcément partisan (couleur extrême-gauche), mais le propos parfaitement aiguisé et d'une surprenante acuité. Le pessimisme n'empêche pas une certaine lucidité… Forte de cette vivacité de matériaux, la mise en scène d'Olivier Marchepoil sert sobrement le texte, et livre un spectacle vif et dynamique. Les rires du public – nombreux – sautent d'une couleur à l'autre, tantôt jaune, tantôt noir. Lucas Lemauff prouve qu'il est aussi à l'aise au piano qu'au jeu théâtral, Renata Antonante et Pablo Seban quant à eux (tous deux à l'origine du projet), apportent une énergie bien maîtrisée. Les chansons sont interprétées en solo, duo, ou trio, et la plupart sont précédées d'un préambule avec la traduction française des paroles ; les non-italophones ne se sentiront donc pas lésés… Bref, ce jeune cabaret tient déjà ses promesses.
All'arrabbiata serait donc comme un subtil plat de pâtes concocté pour plusieurs invités. Son seul défaut ? Le cuisinier n'a prévu que les 80 grammes standard par personne. Les convives attablés raclant avec gourmandise leurs assiettes, et se pourléchant les doigts de sauce, réclament tous quelques louchées de plus… Quoi ? Qu'est-ce ? Déjà fini…??
All'arrabbiata avez-vous dit ? Pour les amateurs de cuisine, cette expression italienne évoque un plat de pâtes, composé de pennes et d'une sauce tomate relevée de piment. Que vient donc faire ce nom accroché à la devanture du Bijou ? Le lieu aurait-il embauché un cuisto transalpin ? Lecteur, tu peux ranger fourchette et couteau, All'arrabbiata est un cabaret satirique qui mêle chansons populaires engagées, et textes de l'auteur italien Ascanio Celestini. Relativement peu connu en France, ce dernier s'est distingué en Italie depuis une quinzaine d'années autant pour son engagement politique que pour sa pratique tout en provocation du teatro di narrazione (théâtre-récit). Un fils spirituel de Dario Fo selon certains. All'arrabbiata avez-vous dit ? Gare, ces prochaines lignes fleurent bon la métaphore culinaire…

S'enGager…

Pour donner chair et voix à ce spectacle créé au café Chez ta mère en octobre dernier, un trio, composé de Renata Antonante, Pablo Seban, et de Lucas Lemauff au piano. Au cœur de ce cabaret assaisonné, des chansons populaires italiennes dont les thématiques d'engagement et de révolte rejoignent les textes cynico-acides de Celestini. Ces airs trouvent leurs origines dans des chants du XIXe siècle et des années 1960 ; plusieurs ont d'ailleurs été écrits suite à la mort de militants ou d'ouvriers, durant des conflits sociaux et politiques. Ici, une bourgeoise se plaint auprès de son amie la comtesse, du temps qu'il va falloir pour nettoyer des rues tâchées du sang de grévistes ; là, on s'encourage à devenir colombe, drapeau, ou bien brigand, pour s'opposer à l'ennemi. Car il est question de lutte des classes, du perpétuel combat des pauvres contre les riches, les premiers vendant par nécessité leur faim, leur soif, leur colère aux seconds, curieux et avides de tout (Les Pauvres). Lutter, mais pas seulement. Regarder, comprendre, être conscient, voire pourquoi pas… se compromettre dans une opinion ou un engagement. Un homme assis chez lui regarde un robinet qui goutte. Il se demande ce que proposeraient un "homme de gauche",  un "homme de droite", et un "homme à gauche de la gauche" pour résoudre le problème. Souder le robinet avec un bouchon en fer ? Tourner simplement le robinet ? Laisser couler le liquide jusqu'à l'inondation de l'appartement, situé au 27e et dernier étage d'un grand immeuble, provoquant l'écroulement de la construction ? Choisir de se laisser bercer d'illusions, ou choisir de s'impliquer… "Le monde ne change pas ; c'est ta place dans le monde qui change." Rires glacés.
Une opinion, oui ! Encore faut-il qu'elle ne soit pas celle du voisin, aussi fréquentable ou peu fréquentable qu'il soit. "Vous êtes de gauche ? Moi aussi !! Je suis comme vous, nous sommes pareils, je suis comme vous !" Cette mise au diapason des opinions de l'autre se décline à d'autres points de vue, jusqu'aux pédophiles et autres admirateurs du Ku Klux Klan. Autre saynète. Cette jeune femme qui prend le bus et le métro tous les matins, et qui se fait tripoter les fesses. Pour échapper à son sort quotidien, elle se rappelle son enfance, et son père qui battait un chien à grands coups de pelle. Oui, ce qu'elle voudrait, si elle pouvait, c'est se retourner pour tabasser à coups de pelle le pervers qui lui touche les fesses. Et quand un jour la victime finit enfin par se rebeller, c'est un arabe innocent à l'autre bout du bus qui est sa cible. Rodrigo Garcia n'est pas loin…
Une autre parole, celle s'adressant aux esclav… enfin, aux citoyens, pour leur parler des si belles conditions de travail du passé, et de leurs si petits problèmes insignifiants d'aujourd'hui. Car après tout, les chômeurs, les travailleurs précaires, les immigrés, ce représentant de la classe dirigeante a de l'affection pour eux. Et pour leur prouver son empathie vis-à-vis de leurs difficultés, il leur adresse un fraternel et très chaleureux, "c'est ton problème". Chacun son caca… L'écriture de l'auteur italien fait d'ailleurs plusieurs fois référence à la scatologie. Si Samuel Beckett se plaisait à relier merde et sagesse dans la dernière phase de décrépitude humaine, Ascanio Celestini opte pour une merde commercialisable, promesse d'une nouvelle richesse mondiale classée en AOC. Pour preuve, cet entretien d'embauche d'une femme d'affaires : industrielle de merde, vendant de la merde à des gens qui vivent dans des maisons de merde. Les anciennes valeurs sont dépassées, le pétrole sera très vite remplacé par un autre "or noir". Tout cela finira avec des "pauvres qui naîtront sans trou du cul". Chacun son caca donc, chacun son parapluie aussi. Autre symbole de la lutte des classes. Sous une pluie battante, le propriétaire de l'objet ne veut pas donner ni prêter son parapluie à celui qui n'en a pas. Pensez-donc, c'est déjà bien beau que ce dernier soit sous ses pieds (abrité de la pluie donc), et qu'il bénéficie des miettes de son repas, et de ses mégots par-dessus le marché ! Même la gravité respecte cette loi de la miette du dominant qui tombe vers le dominé…

Ou… s'enRager

Sous ses ritournelles populaires entêtantes, All'arrabbiata cache des chroniques coups de poing dépeignant la société italienne d'aujourd'hui. Ces maux s'exportent étonnamment bien jusqu'en France… Le regard acerbe que porte Ascanio Celestini sur les comportements individuels et collectifs est frappant de vérité. Le point de vue est forcément partisan (couleur extrême-gauche), mais le propos parfaitement aiguisé et d'une surprenante acuité. Le pessimisme n'empêche pas une certaine lucidité… Forte de cette vivacité de matériaux, la mise en scène d'Olivier Marchepoil sert sobrement le texte, et livre un spectacle vif et dynamique. Les rires du public – nombreux – sautent d'une couleur à l'autre, tantôt jaune, tantôt noir. Lucas Lemauff prouve qu'il est aussi à l'aise au piano qu'au jeu théâtral, Renata Antonante et Pablo Seban quant à eux (tous deux à l'origine du projet), apportent une énergie bien maîtrisée. Les chansons sont interprétées en solo, duo, ou trio, et la plupart sont précédées d'un préambule avec la traduction française des paroles ; les non-italophones ne se sentiront donc pas lésés… Bref, ce jeune cabaret tient déjà ses promesses.
All'arrabbiata serait donc comme un subtil plat de pâtes concocté pour plusieurs invités. Son seul défaut ? Le cuisinier n'a prévu que les 80 grammes de portion moyenne recommandée par personne... Les convives attablés raclant avec gourmandise leurs assiettes, et se pourléchant les doigts de sauce, réclament tous quelques louchées de plus… Quoi ? Qu'est-ce ? Déjà fini…?? ||
Marc Vionnet
Marc Vionnet
 
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Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche
Marc Vionnet / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
Cabaret satiriqueAll'arrabbiata

Mise en scène : Olivier Marchepoil
Avec : Renata Antonante, Pablo Seban, et Lucas Lemauff
Arrangements musicaux : Lucas Lemauff

Du 18 Juillet 2017 au 05 Aôut 2017, à 20h30Durée : 1h8 et 12€Théâtre du Grand Rond23, rue des Potiers, 31000 ToulouseMétro ligne B - Station François VerdierTél. 05 61 62 14 85 http://www.grand-rond.org/index.php?module=grandrond // contact@grand-rond.org