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Critique

PERONNILLE Festival de rue de Ramonville



Mystique ?



Publié le 29 Janvier 2015


Honorant la fonction didactique et morale qui les a vus naître, le conte traditionnel et les récits pour la jeunesse travaillent l'inconscient collectif d'une façon quasi indécrottable, notamment sur le vaste thème des "valeurs" (on pourrait s'interroger sans fin sur le mot lui-même, et tout ce qu'il prédétermine) – au rang desquelles la famille, tacitement proclamée comme but existentiel. En matière de rafraîchissement, d'actualisation de ces stéréotypes véhiculés par le conte, on a déjà pu déguster Ça c'est fée ! (de Marie Salvetat) qui s'emploie à déconstruire le rêve dogmatique de la petite fille (à savoir, la féé-isation et princessisation de rigueur). De même, dans Péronnille la chevalière, Marie Darrieussecq bouscule certains schémas, en plaçant l'héroïne au coeur de l'action (trois épreuves pour mener à bien une quête) et en lui faisant, à la fin, déserter un jeune prince ennuyeux et voter... pour le célibat ! Emancipation, quand tu nous tiens dès le plus jeune âge, tu ne nous lâches plus ? Si les récits jeunesse ont une fonction didactique, alors il est en effet plus que temps de leur faire porter toutes les avancées sociétales... Soit ! Aux bousculades de codes relativement inoffensives de l'auteure, les comédiennes de ce spectacle jeune public – Emmanuelle Lutgen et Sophie Huby (des Z'OMNI) – ont souhaité ajouter une inflexion supplémentaire.

"Si je dois trouver l'amour il faut bien que je sache ce que c'est"

Excellente remarque, Péronnille ! D'ailleurs, pas un adulte dans la salle ne prétendra détenir la réponse. Une clé, néanmoins, est proposée par Alice et Daphnée, les alter ego des comédiennes qui entreprennent de proposer leur histoire préférée. Cette clé : choisir par soi-même, en tout liberté, sans contrainte extérieure, et ne pas sauter sur le premier stéréotype venu.
Forte de sa quête, qui en lieu et place d'un objet lui fait partir à la recherche d'une définition/révélation, Péronnille la chevalière (oui, on sait, le terme n'existe pas dans cette acception, mais c'est bien là l'idée !) et Destrier (son... destrier) partent fort fort loin (comme chacun sait) affronter de terribles créatures – alias un dragon de valises, un Oracle neurasthénique et des Sages un brin poseurs – jusqu'à terminer leurs aventures au pays des Barbiers. Au terme de quoi, la brave et fougueuse Péronnille se verra proposer, en guise de récompense, la main du prince. Bon. Fort bien. D'accord. Mais si c'est la princesse qui lui plaît, à Péronnille...?
On écrirait presque "délicat sujet que celui-ci" mais non, flûte, on retire : sujet tout court que celui-ci, et qui, à déserter de force les bancs des écoles, peut au moins se retrouver dans les salles de spectacle, où l'autocensure et la terreur de la pression publique est moindre. Oui, nous sommes bien en train d'évoquer la saveur rance laissée par les deux débats de l'année passée, l'un sur une supposée théorie des genres, l'autre sur l'abédédaire des égalités. Du reste, pas de panique, si ce spectacle prend, en quelque sorte malgré lui, un aspect militant, c'est sans tambours ni trompettes, et seulement parce qu'on n'admet pas (encore) le naturel qu'il y a à évoquer toutes les amours auprès de l'enfant.
Voilà pour le fond, passons à la forme. Fortes de leur parcours au sein des Z'OMNI et de leur formation plurielle, Sophie et Emmanuelle proposent ici une approche théâtrale musclée par des chants, du clown, et rappelant leur plaisir pour le semi-personnage : c'était déjà le cas dans La Ferme, les comédiennes incarnent une figure intermédiaire (conférencières, ou ici, conteuses) qui va dans un second temps jouer des personnages. Ce qui les amène à interpréter Péronnille à tour de rôle (s'agissant de porter l'idée de pluralité, le principe est bien senti), mais également à multiplier des interventions de l'ordre du métathéâtre – l'une qui ne veut pas enfiler la perruque pour identifier Péronnille, l'autre qui se plaint des critiques qu'elle reçoit sur son jeu... Interventions qui, pour l'heure, ont tendance à parasiter l'ensemble – un simple tour de vis pour resserrer ces passages, voire en couper certains, et le spectacle gagnera en densité.
L'humour déployé sur le plateau, s'il n'atteint pas systématiquement les enfants (quelques private jokes plutôt adressées aux accompagnateurs), permet à Daphnée et Alice de se mettre très rapidement la salle dans la poche ; on ne se fait pas diriger par Sigrid Perdulas sans que cela prête à conséquence ! Une salle qui n'aura pas droit à une morale finale, plutôt à une invitation à ouvrir son esprit en grand-angle, à s'interroger. Et devinez quoi, ça ne manque pas : les comédiennes en sont quittes pour une belle poignée de questions, ce qui n'est jamais mauvais signe ! ||
Manon Ona
Manon Ona
 
logo du clou
Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
Jeune publicPERONNILLE
D'Emmanuelle Lutgen & Sophie Huby, d’après l’œuvre de Marie Darrieussecq et Nelly Blumenthal
Mise en scène : Sigrid Perdulas(direction d'actrice)
Avec Sophie Huby, Emmanuelle Lutgen
Composition musicale : Coco Guimbaud
Création lumière : Amandine Gérome
Le 29 Janvier 2015Festival de rue de RamonvilleRamonville- Saint-AgneAccès métro Ligne B, terminus. http://www.festivalramonville-arto.fr/