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Critique

L'Amour en toutes lettres Théâtre du Grand Rond



Lettres chair



Publié le 29 Janvier 2015


A la sortie du carnage de 1914-18, un clerc déjà très engagé dans l’intervention sociale – le même qui fonda, en 1902, les œuvres du Moulin vert, regroupant des actions orientées vers la classe ouvrière et la jeunesse –, l’abbé Viollet, donc, créa l’Association du Mariage Chrétien et se spécialisa dans la question conjugale. A priori sans expérience pratique, il fut donc néanmoins consulté pour avis et conseil, par des catholiques de tous milieux et de tous âges. Le point de départ de ce spectacle est un ouvrage de Martine Sévegrand, L'Amour en toutes lettres : Questions à l'abbé Viollet sur la sexualité, 1924-1943 (Albin Michel, 1996), un travail de sélection et de classement qui nous livre 120 de ces lettres écrites au prêtre, durant les années de l’entre-deux guerres.

Appliqués, à la lettre ?

Des lettres faites chair : derrière chaque mot, la forme jouée révèle les hommes et les femmes de ce temps déjà lointain mais qui soudain s’invite dans notre présent. Tous ces mots écrits à la plume et qu’on imagine calligraphiés témoignent alors d’une détresse réelle et donnent à imaginer des croyants en proie à de lancinantes interrogations sur l’orthodoxie de leurs pratiques sexuelles. Aucun sujet ne semble être oublié tant ce cadre proche de la confession permet, à l’évidence, aux fidèles de se livrer sur leurs préoccupations les plus aigües et les plus intimes. L’on mesure alors le poids que prenait la religion dans les vies privées françaises du début du siècle dernier. Mais ce qui nous est présenté est finalement une aurore de changement, un éveil à la liberté, car il est davantage question de discussion et de révolte sourde contre l’arbitraire et la contrainte sociale que de soumission aveugle à la doxa catholique. Les interdits et les tabous sont bien là, mais exposés pour être analysés et confrontés aux réalités vécues ; l’église et ses représentants sont placés devant leurs contradictions et leurs limites. Le doute s’insinue, non dans la foi qui est toujours revendiquée, mais dans la pertinence des préceptes séculaires assénés par les soldats de Dieu : chasteté avant le mariage, abstinence, règles de pudeur, masturbation, fraude, Devoir Conjugal, homosexualité, désir, procréation, plaisir, tous les thèmes liés à la sexualité se trouvent passés au crible d’un débat qui met en cause la coercition religieuse. Les trois comédiens excellent dans l’enchaînement des situations révélées ; ils communiquent l'envie de celui qui cherche à partager des confidences, sollicitent implicitement des avis, provoquent étonnement, rire, compassion, indignation... Le public devient tout à tour expert à la place de l’expert, figurant ou acteur muet des scènes décrites, témoin distant.

Salle de bistrot

Parmi les réflexions sur la place du spectateur au théâtre, les notions d’interactions et de dialogisme sont souvent débattues, et loin d’être tranchées. Sans que cela soit forcément conscient, la compagnie L’échappée Belle et son metteur en scène Enrico Clarelli explorent bel et bien ce champ et alimentent cette discussion, dans le climat apaisé, serein et proche de la convivialité d’une salle de bistrot. Point de scène dédiée, la salle est confondue avec l’illusion fictionnelle ; public éclairé et point de séparation spatiale, est préférée une cohabitation à égale lumière et égale exposition du public et des comédiens. Les interactions sont maximales car les adresses au spectateur sont omniprésentes – intrinsèques à la forme - et contribuent à la construction de micro-tensions dramatiques. Un effet pourtant généralement absent d’une forme épistolaire. Les regards se croisent, des réactions suscitent des réactions, le débat des yeux relaie celui des mots et il se produit parfois une sorte de synthèse, souvent dans les rires. Mais il est aussi des passages lus qui ponctuent les passages joués ; ils sont autant de temps de pause pour le spectateur dont l’attention et la réactivité sont alors moins sollicitées : ils lui laissent quelques plages d’une passivité nécessaire à la réflexion. L’universalité du thème – la religion comme phénomène social obscurantiste, coercitif et liberticide – mérite cette sérénité sans nul doute propice à l’émancipation. De l’oxygène et du jeu pour notre temps tout à la fois contraint, intolérant et paranoïaque. L’effet miroir est évident : à chaque époque ses idéologies oppressantes et ses fanatismes. Preuve supplémentaire que divertissement est hautement compatible avec conscience politique. ||

Stéphane Labarrière
Stéphane Labarrière
 
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Renseignements pratiques
ThéâtreL'Amour en toutes lettresCompagnie L’Echappée Belle,
Texte (recueil de lettres) tiré de l’ouvrage de : Martine Sévegrand
Mise en scène : Enrico Clarelli
Avec : Martine Costes-Souyris, Ludovic Beyt, Hélène Dedryvère
Le 29 Janvier 2015Théâtre du Grand Rond23, rue des Potiers, 31000 ToulouseMétro ligne B - Station François VerdierTél. 05 61 62 14 85 http://www.grand-rond.org/index.php?module=grandrond // contact@grand-rond.org