Que sais-tu, ami lecteur, de l'amour et de la Bulgarie ? Du premier, mon d., probablement autant que n'importe qui ; de la seconde, vraisemblablement pas grand chose (c'est à l'Est). Aussi gagneras-tu à aller (re-re)voir, vendredi au Chapeau Rouge, après le Fil à Plomb, le Grand Rond, le Chapeau Rouge et feue la Comédie Rive Droite,
23-F côté hublot où l'un et l'autre se mêlent en une heureuse et intelligente comédie du déracinement désiré. Au texte et, pour la première fois, à la mise en scène : Cédric Chapuis, dont la qualité de plume et d'humour est désormais largement connue (
Restons zen chérie,
Si tout va bien je meurs demain et le très beau
Une vie sur mesure). A la scène, Mira Simova dont le charme, l'authenticité, le jeu précis et malicieux font merveille.
"Tu pourras me ramener une tour Eiffel de Toulouse ?"
Vétsé... Svélé... Tsvétélina – bon, disons Lina – est jeune, belle, comédienne et bulgare. Et ma foi, jusque-là tout va bien puisqu'elle vit à Sofia entre père, mère et soeurette, jouant les mannequins en attendant le grand jour. Mais lequel ? quand débarque Sylvain : jeune, beau, photographe et français, envoyé par une quelconque agence publicitaire au pied du mont Vitocha. L'agacement est réciproque. Le coup de foudre par conséquent inévitable. Ainsi naissent les grandes amours...
... Dans l'inquiétude des lendemains inconnus. Car Sylvain doit tout de même retourner au pays, alors même que Tvét..., Svété... – Lina réalise son rêve de petite fille en étant reçue à l'audition qui fera d'elle une des comédiennes du Théâtre National. L'amour étant fâché depuis belle lurette avec la raison, proposition d'enlèvement consenti vers les terres gauloises par l'un, acceptation immédiate de l'autre, toujours étiquetée de son numéro de candidate, le 743. Ainsi les tourtereaux tout neufs se voient-ils soumis à quelques délicates épreuves : autobus bulgare, présentation aux parents et choc de la rakia pour l'un ; avion volant, présentation aux parents et hospitalité pibracaise pour elle.
Car voilà, elle qui rêvait de Paris aux mille lumières n'aura même pas Toulouse. Mais le reste, par contre... Qu'on se le dise : il faut bien de l'amour pour faire face à l'ignorance crasse de tout ce qui vit à plus de 100 km de distance, aux manifestations de la xénophobie ordinaire, à la suspicion administrative, préfectorale et policière, et survivre de téléprospection aléatoire entre deux auditions calamiteuses marquées par la morgue imbécile de ceux qui sont nés quelque part. Trouver sa place dans cet ailleurs devenu ici. Être heureuse malgré tout. Jusqu'à ce que vienne le grand jour...
"Elle nous a amené un rocher porte-bonheur ou quoi ?"
Voici un bonheur un nanan, un de ces bonbons de scène qu'on suçotera encore et encore avec un plaisir cent fois renouvelé. Une comédie ? Indéniablement, et fine et enlevée. Un one woman show ? Tout autant, joliment porté par une délicieuse Svét... Tsové... Tsvétomira – bon, disons Mira – Simova. Et une délectable galerie d'autoportraits, en quelque sorte, quand un Français authentique et une vraie Bulgare croquent à coups de quenottes espiègles le trombinoscope franco-bulgare d'une histoire un poil autobiographique – un gros poil puisque, disons-le pour n'y plus revenir, la Mlle Simova des scènes n'est autre que la Mme Chapuis d'en ville et leur histoire presque celle-ci.
Sans même qu'on le sache, le texte, excellent, y gagne une véracité discrète qu'il ne connaîtrait pas autrement, son humour un surcroît de malice à l'effet imparable. La plume de Cédric Chapuis y fait une nouvelle fois la preuve de l'intelligence et de l'équilibre qu'elle avait déjà démontrée avec Une vie sur mesure, le drame en moins : sans en faire son premier sujet ou l'objet d'un quelconque propos militant, on y trouvera la démonstration équanime et rieuse de la difficulté qu'il y a à devenir Français, d'où qu'on vienne et quand et dans quelles circonstances. Et, pour qui voudra bien penser un peu plus loin, que le problème reste le même une fois retourné ; enfin qu'il vaut peut-être mieux, malgré tout, être Bulgare entre France que gitan en Bulgarie ou pis, Tchétchène en Russie ou Sri Lankais à Dubaï. Par exemple. Bref, que nous ne sommes tous qu'ignorance les uns des autres, images torses et suspicion mal fondée. Sans misérabilisme et pas plus de chauvinisme, puisqu'il y a l'amour. Ah, l'amour...
A l'instar de son auteur et metteur en scène, Tsvétomira fait preuve sur scène d'une même finesse, ne laissant jamais savoir combien de Mira il y a en Lina, trouvant dans leur identité la matière d'un jeu vif, précis, impeccablement équilibré entre les petites ficelles de la comédie et la justesse humaine des portraits. Forcément authentique mais comédienne jusqu'au bout des ongles, elle débranche sans effort son accent indéfinissable pour le remplacer par une rocaille digne d'un rugbyman du Stade, franchit deux mille kilomètres en trois mimiques et campe avec une personnalité affirmée une bonne vingtaine de personnages. Le tout avec une affection manifeste pour tous et, tout autant, une ironie dont la fantaisie n'émousse en rien le mordant, le piqué sec la tendresse.
A quoi on ajoutera une mise en scène efficace et sans chichi, d'agréables transitions ombreuses et, heureuse conséquence sans surprise, le bonheur d'un public tout disposé à fracasser l'applaudimètre. 'Hey lucky people...'
||Jacques-Olivier Badia