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Critique

Sankara Mitterrand *****



« Il dit ce qu’il pense,
je le dis aussi »



Publié le 19 Mai 2014



Au pays des hommes intègres, dire ce que l’on pense, on se le doit, non ? S’il fut un orateur auquel on ne peut reprocher la langue de bois, c’est bien Thomas Sankara. S’il en fut un autre auquel tous les bords politiques reconnaissent de formidables dispositions pour les joutes verbales, c’est bien François Mitterrand, grand dévorateur d’opposant, emberlificoteur virtuose. Oui mais voilà : au cœur de son premier mandat, le « président des volailles » se rend au Burkina Faso et trouve jeune fauve à sa taille, impertinent leader dont l’éloquence n’a d’égal que la volonté de remuer la mouise postcoloniale.
« Une sorte de Che africain », résumait François Fehner, tandis que le Clou s’installait sous le chapiteau de l’Agit pour assister à un filage de cette création toute fraîche.

« Vous oubliez l’honneur, vous oubliez surtout

La considération que le pauvre mérite

Quand cette pauvreté c’est de vous qu’il l’hérite »

Qui (ré)écouterait le discours de Sankara et la réponse de Mitterrand trouverait peut-être formule plus révérencieuse, à la hauteur des deux personnages, mais pourrait aussi bien s’en tenir à la première réaction : foutre, qu’est-ce qu’ils s'envoient ! L’Histoire aura ainsi pourvu à deux partitions textuelles fascinantes, fournissant au passage deux acteurs des plus charismatiques pour les interpréter ; comment, dès lors, entreprendre de fondre cette matière dans une pièce de théâtre ? On le sait, l’angle strictement historique ne permet jamais d’égaler les originaux et ne présente que peu d’intérêt du point de vue artistique. Il fallait aborder la chose différemment, ajouter de la malice à cet échange très spirituel, mené avec le sourire par deux tribuns finauds : qui de mieux, pour relever le défi, qu’un représentant de l’OULIPO ? Jacques Jouet signe ici, par le choix d’une variable, une pièce de facture oulipienne, et se fait toujours l’assaillant caustique de la nébuleuse politique – rappelons que ce Papou diffusait en feuilleton sur France Culture la bien-nommée République de Mek Ouyes
1986. François Mitterrand n’a pas encore prononcé le fameux Discours de la Baule qui, en 1990, ambitionnera l’avènement d’une ère nouvelle, questionnant les principes de la France-Afrique. Discours que Thomas Sankara, assassiné en 87, n’entendra jamais – qu’en aurait-il pensé ? 1986, donc. Parti en tournée dans plusieurs pays de l’Ouest africain, Mitterrand la termine à Ouagadougou – le « meilleur morceau » de ce qui fut si longtemps un bon gâteau colonial. Sankara entreprend Mitterrand avec fougue, l’appelant à négocier la paix des « zones de tempête » où la France exerce quelque influence, le plaçant face à ses contradictions, lui reprochant notamment d’avoir accueilli Pieter Botha (premier ministre d'Afrique du Sud aux premières loges de l’apartheid), « couvert de sang des pieds jusqu'à la tête ». Surpris sans être désarçonné, Mitterrand adopte, pour lui répondre, le ton de l’expérience politique face à la démesure de la jeunesse.

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« Notre parole devra se débrouiller avec ces petits corps étrangers se promenant dans la bouche ou coincés contre une joue ou posés sous la langue »

L’auteur n’ayant pas cherché à introduire son sujet et plongeant le public dans le vif des discours, L’Agit pouvait craindre quelque égarement du spectateur : la pièce de Jouet se retrouve donc encadrée par deux passages vidéo (montage d’archives), le premier valant comme introduction à des repères politiques essentiels, le second comme testament… Manière de fournir quelques données historiques à maîtriser, mais également, c’est certain, de rendre à Sankara l’aura qui fut la sienne et qui, pour le spectateur, ajoute bien du sel à l’élégante prise de becs qui suivra. Au pied de cette moustiquaire où les archives sont projetées, au pied de ce fier visage agrandi sur l’écran, patiente une calebasse remplie d’eau.
A quoi servira-t-elle ? A instaurer la variable Oulipo. C’est un bien étrange personnage – le Théâtre Simple – qui expliquera tranquillement le principe, semblable à une règle du jeu ; du jeu théâtral au domaine du ludique, il y a un écart, et il se pourrait bien que le jeu politique, lui, se trouve dans cet entredeux. Entre la performance du politicien-acteur et l’arithmétique propre aux entremises diplomatiques. Outre cette symbolique, le principe instauré par le Théâtre Simple véhicule une délicieuse mise à distance : les trois personnages ont la bouche pleine de grains de maïs, grains qu’il doivent régulièrement cracher, ce qui protège ce théâtre d’une quelconque grandiloquence ou solennité ; c’est du Brecht en crachats. A chaque fois que l’un des comédiens rate la calebasse (le « bassinet », serait-on tenté de dire), il doit rendre la parole au suivant, coupant court à sa réflexion, à son argumentation, qui sera remise à plus tard. Selon les représentations, le spectacle peut donc radicalement changer de physionomie.
Outre la variable, Jacques Jouet s’est amusé d’une contrainte, celle de transcrire la parole de Sankara en alexandrins – s’y promènent quelques textes cachés, tels que la bête immonde de Brecht, justement (La Résistible Ascension d’Arturo Ui), ou encore le rythme d'un passage du « Lac » de Lamartine (« Coqs gaulois, dindes françaises, poules dodues / Quand donc nous rendrez-vous les biens qui nous sont dus ? »). Pur plaisir d’écriture, Jouet joue. La partition de Sankara y puise un souffle que celle de Mitterrand, plus assise, apaisée par une nonchalance paternaliste, ne cherche jamais vraiment à égaler, plutôt à déconstruire – « La jeunesse… Vous allez vous casser la gueule, mon vieux ». Cet équilibre, conjugué à la présence-pivot du Théâtre Simple (grand pourfendeur de quatrième mur), accouche d’un spectacle particulièrement distancié, qui semble interroger la parole politique à la lumière de la scène ; ou la place de la parole politique sur scène. Quelque part, la présence de la vidéo – les vérités criantes et vibrantes rendues à Thomas Sankara par l’intermédiaire des archives – trahit un texte caustique devant tout autre chose. Mais L’Agit reste L’Agit : pouvait-elle évoquer cette figure historique sans lui rendre hommage aux deux seuils de la pièce ? ||
Manon Ona
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreSankara Mitterrand
De Jacques Jouet
Mise en scène collective avec : Ibrahima Bah, François Fehner, Pascal Papini
Création lumière et son : Joël Abriac
Création vidéo : Julien Chigot
Costumes : Sylvie Marcucci
Le 19 Mai 2014*****