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L'écho du brigadier

Critique

Je suis un homme Cave Poésie René-Gouzenne



Matricule 174 517



Publié le 05 Mai 2010

"Ce siècle présent est foutu s’il n’est pas fait contrepoids à sa nuit immense par l’assurance
de quelques individus qui tiennent de leur volonté ou de leur vie le privilège de voir et d’éclairer...
Je ferai ce que je pourrai pour lui, mais je le crois foutu. Jamais il ne comprendra
que l’homme est un cœur, ou rien. C’est-à-dire : courage. Amour"
Joe Bousquet

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance,
avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question.
Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande,
l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance.


C'est en témoin redoutable de la redoutable Histoire que Primo Levi écrit en 1946 un roman dont le titre dit tout : Si c'est un homme – une hypothèse qui pèse, un questionnement qui n'aurait jamais dû être. En 2002, feu René Gouzenne s'appropriait ce texte difficile – par son contenu certes, mais aussi par la nécessité pour un metteur en scène d'échapper au caractère "rebattu" de cet épisode historique tel qu'il est traité dans les manuels scolaires – en commençant par revisiter son titre. Il dirigeait ainsi Laurent Collombert dans un monologue intitulé Je suis un homme : plus de doute, mais une certitude qui défie l'homme d'avoir renié l'homme.
Par plaisir de faire (re)découvrir au public toulousain ce spectacle de qualité, par révérence aussi, on le suppose, au fondateur de la Cave poésie, l'équipe reprogramme le douloureux monologue.

"Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom"

En 1943 il ne fait pas bon être juif italien, résistant qui plus est : Primo Levi est déporté lors d'une rafle de la milice fasciste, qui prendra la direction d'Auschwitz en 1944. Destination finale? Par un extraordinaire concours de circonstances, Levi fera partie des vingt juifs épargnés – son convoi comptait 650 déportés italiens, dont la plupart furent éliminés dès leur arrivée au camp d'extermination.
Une "chance" d'être, au contraire des femmes, enfants et vieillards, affecté dans le lager où l'on met les juifs à la tâche jusqu'à ce que l'épuisement et la maladie les dirigent vers l'infirmerie, d'où ils ne reviennent que rarement. Une chance encore d'avoir été – dans cette autre vie lointaine qui fut celle d'un homme – docteur en chimie. Levi devient ainsi assistant du laboratoire du camp. Une chance enfin, de passer entre les mailles des "sélections" lors desquelles les SS écrèment en un après-midi un camp de 12000 hommes, puis d'être à l'infirmerie en 1945, quand les nazis désertent Auschwitz et contraignent l'ensemble du camp aux "Marches de la mort."

"Hier ist kein warum" (ici, il n'y a pas de pourquoi)

Lecteur, le ton peut te sembler rude : c'est là te donner une petite idée de cette écriture blanche avec laquelle Primo Levi dépeint l'horreur. Le registre pathétique ne serait pour ce témoin qu'un dérisoire pansement et c'est avec une froideur d'analyste, quasi de sociologue, que l'homme revenu de l'homme assène chiffres et "anecdotes". D'un ton parfois documentaire, il décrit les conditions d'un an de survie sans chercher à épargner le lecteur, interprétant chaque pas de cette dantesque descente aux Enfers comme une disparition progressive de l'humain – puisque c'est là, en règle, aussi sûre qu'un baptême chiffré tatoué sur le bras, "la démolition d'un homme".
D'où l'adjectif redoutable employé ci-dessus. La plume de Levi se fait couperet, prolonge le titre : les sentiments humains restent en sous-sol comme des traîtres, des mensonges – lorsqu'ils remontent à la surface pour s'imposer à la syntaxe en marche, seuls un cri ou un silence peuvent en signifier l'insupportable réalité. Le style d'écriture et l'histoire écrite se rejoignent ainsi pour dire "la souffrance déchirante de se sentir homme" de nouveau : écrire est ce moyen de revivre, de conjurer le fantôme que l'on fut et que l'on maudit en soi – quand on a été réduit à attendre qu'un homme meure sur le sol froid pour espérer consommer sa ration de pain, il faut certainement bien des mots pour renouer avec soi et le monde des vivants.

Des masques pour l'homme en perte d'humanité

Belle initiative que cette alternance de masques sur le visage de Laurent Collombert – trois expressions d'Arlequin qui prennent la lumière de façon différente, parfois sanglantes, parfois cadavériques. Le narrateur devient ce clown macabre au regard dérobé, dont le spectateur affronte la fixité – on ne connaîtra pas le visage de l'horreur car celui-ci est multiple, dénombrable par milliers et semblable toujours. On le suppose rasé, osseux, crayeux : un visage que le théâtre ne peut représenter autrement qu'avec maladresse, ou par une voie détournée comme c'est le cas ici.
Tandis que le comédien affronte l'acier du texte, les lumières l'assaillent par des changements continuels et forcent sa circulation. En fond de scène veillent les masques vides, troublante illustration de cette perte d'identité qui traverse le texte : "notre image est devant nous, reflétée par cent visages livides". Cette sobriété porte les mots et accable – autant dire qu'en dépit de la familiarité de l'histoire, on n'en sort pas indemne.
Alors bien-sûr, certains diront "encore" ou "on sait", fatigués de s'entendre raconter l'horreur pour la énième fois. Le commentaire vaudrait, n'était la qualité sombrement philosophique de cette écriture. Le témoignage de Levi s'inscrit parmi de nombreux d'autres non avenus, sur la Shoah certes mais sur d'autres coups de "h" donnés par l'Histoire à travers le monde et les années, jusqu'à ce mois de mai 2010 où l'on écrit. Partant de là et malheureusement, sa réflexion sur les limites de l'humanité concerne toujours l'homme…
Un spectacle qui laisse une trace de plus, pas des moindres – heureux mais conscients soient celle et celui pour qui les mots tuer et mourir ont encore , comme le Primo Levi d'avant 44, "un sens tout extérieur, littéraire". ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreJe suis un hommeTexte d'après Primo Levi.
Mise en scène: René Gouzenne.
Avec Laurent Collombert.
Le 05 Mai 2010Tarifs 6, 8, 10 et 12 €.Cave Poésie René-Gouzenne71 rue du Taur, 31000 ToulouseMétro ligne A - Station Capitole
Métro ligne B - Station Jeanne d'Arc
Tél. 05 61 23 62 00 // Fax : 05 61 23 61 60 http://www.cave-poesie.com // cavepo@aol.com