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L'écho du brigadier

Critique

You need a coach my friend Le Vent des Signes



La mouche du coach



Publié le 01 Mai 2010

"Les yeux au lendemain nouvelle crue
Et la prose employée tour à tour empalée
Bouleversée de m'insulter à nous deux
De mesurer les dimensions du crime. [...]
Denis Roche, Positions respectives de deux amants pour février 1964

"[...] Regardez Rhett Butler et Scarlet O'Hara ?
Eh bien finalement, quoi ? Un jour, c'est Raide Butler et – quel effroi !
      quel effroi !
      quel effroi !
Squelette O'Hara !"
Jean-Pierre Verheggen, Ma vie avec les femmes de ma vie, in Ridiculum Vitae



Au mitan de l'impasse de Varsovie, là où souffle le Vent des Signes, Anne Lefèvre poursuit son frottement du dit contre la matière – matière du son, matière de la viande humaine que l'esprit n'élève pas toujours au-dessus des déjections qu'elle excrète, matière de la lumière mise sous le boisseau de l'obscur et même matière de l'olfaction – suivant le cours imprévisible et toujours agité de ses Insolites musiquemots, rencontre fricative des écritures nouvelles et des musiques improvisées dont la sixième mâchure sera redonnée à la fin du mois. A la parole, Anne Lefèvre elle-même ; au son sinusoïde, Jacky Mérit du collectif éOle.

"Il était une fois une femme. Grande. Longue."

Foutue époque que nos temps ! On aurait trois ans qu'on s'en foutrait, on crèverait les yeux des chats, à quatre-vingt on changerait ses couches seulement voilà, l'époque exige. De s'inquiéter de ce qu'on broute. Des calories. De sa ligne. D'être parfait de corps, sinon d'esprit – sinon parfait, du moins conforme, canonique : long mais pas trop large et tout l'inverse pour l'esprit, large mais pas trop long(temps). Eh oui, you need a coach my friend, pour stimuler ici et rasséréner là, faire circuler là où ça bouche, bouchonne et tirebouchonne, éliminer ici, évacuer par là – oui oui, là.
N'empêche : "Y a des moments... C'est pas une question d'âge. On croit qu'on va mourir." C'est qu'à vivre – même pas trop, ou mal, vivre simplement – on en accumule des cicatrices, des excès de ci, des vides de ça. Et plus on vit, plus il y a à oublier. Sauf ce qu'on n'arrive pas à éradiquer : les frères qu'on n'a pas eus, le rêve d'être grande quand on était petite, les murs à chaque bout qui arrêtent la marche, la faillite des imaginaires en guise de pis-aller contre les jours grisets. Allons pâquerettes de trottoir, vélo courtois, grenouilles, balai-cheval ! "il était une fois" ! "il était une fois"...
N'empêche (bis) : "Si j’étais une fée, je dénouerais les pelotes et multiplierais les routes. Si j’étais une fée, je te délivrerais de ma valise. Si j’étais une fée, je te réchaufferais dans ma valise." Mais je ne "si j'étais" pas, je suis. Conforme. Lâche. Tout(e) prêt(e) à adhérer à la première idée reçue, de préférence à celle qu'on réprouve. Surtout ne pas faire de choix. Faire plutôt des chiens. Suivre le mouvement, coller aux canons comme le boulet par la pratique quotidienne des guérisons obligatoires – ne jamais renoncer, avancer toujours, "allez cours, petite !"
N'empêche (ter), comment grandir avec ça ? et par quel bout se prendre ? Hein...

"Mon docteur me dit : pas question de renoncer."

Anne Lefèvre le clame haut et fort dans cet Insolite musiquemot même : son rôle n'est pas de "faire du théâtre", raconter une quelconque histoire, surtout pas de donner des réponses par l'entremise de quelque mise en scène léchée posée sur un texte choisi. Mais poser des questions, à sa trépidante manière, ça oui. Sans point d'interrogation au bout de chaque phrase, mais par la percussion du langage, le flottement du sens tourneboulé dans un grand débagoulis de mot faussement désordonnés, l'interpellation, le doigt levé, le sourcil haussé attendant confirmation de la connivence.
Cela se passait, cette fois, dans un étroit couloir de sièges arpenté de long en long (car de large il n'y avait pas) et marqué de flèches à la craie, dans un espace sonore percussif où claquaient les portes en longs échos, où même les flûtes électroniques toquaient du bec contre le tympan, où le son le plus subliminal donnait une pichenette à l'oreille, staccato staccato de cliquetis, tapotements, tacs tics et tocs furtifs ou furieux. Le propos ? Comme toujours, la même question : comment être homme en ce monde sans en être victime ? éviter l'aveuglement sous les sunlights du conformisme, l'abrutissement imposé à petits et grands coups de matraque ? conserver l'émerveillement ? Avec, mussé dans le cocon détissé de cette philippique mi-gueularde, mi-rigolarde, l'image inattendue d'une fillette pas mal imaginante et un peu égarée dont on se demandera (sans vraiment désirer la réponse) ce qu'elle peut avoir d'autobiographique. Ou pas.
Pas question, en tout cas, de chercher là-dedans l'assise à large cul d'une mise en scène longuement ruminée, d'un jeu destiné à plaquer sens et émotions sur les mots comme tapisserie au mur. Nous sommes ici dans l'ordre, ou plutôt le désordre d'une lecture agitée et annoncée comme telle, bringuebalés dans les remous de l'improvisation. Soumis à ses aléas, ses inspirations soudaines, ses redites en ornières inconsciemment creusées. Ici agacés par la fuite du sens, ailleurs ravis par son apparence de limpidité. J'aime, j'aime pas ? La question n'est pas là, mais celle de l'impérieuse nécessité qu'il y a à conserver la liberté du coup de poing et du point d'interrogation. "Mon docteur me dit : pas question de renoncer" – pas question, non. ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
Lecture agitéeYou need a coach my friendD'Anne Lefèvre / Le Vent des Signes / éOle
Avec Anne Lefèvre et Jacky Mérit.
Le 01 Mai 2010Durée : 1h.Le Vent des Signes6, impasse de Varsovie - 31300 ToulouseMétro ligne A - Station Saint Cyprien RépubliqueTél. 05 61 42 10 70 // Fax : 05 61 42 10 70
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