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Critique (archives)

The UN Inspector Théâtre Sorano



L’incomparable potentiel
du quiproquo



Publié le 23 Mai 2008


Rendons à César ses lauriers et à Gogol son coup de maître ; le dramaturge ukrainien du XIXe siècle ne fut certes pas le premier à exploiter ce procédé vieux comme le théâtre, mais on sait l’usage qu’il en fit et jusqu’où la chose fut poussée. Ce n’est pas la Russie tzarine de Gogol qui intéresse la plume contemporaine de David Farr : le dramaturge britannique s’est employé en 2005 à une libre adaptation du Révizor, dont le quiproquo fondateur est déplacé dans une Russie post-soviétique et un gouvernement non identifié (hum). The UN Inspector est présenté dans la langue (avec surtitrage, rassurez-vous) par la compagnie Les Sœurs Fatales, dans le cadre du festival amateur Universcènes, au théâtre Sorano.

Malentendu sur le fil de la lame

C’est tout d’abord la surprise d’un comédie satirique qui ne mâche pas ses mots, qui provoque le rire comme on aiguise un couteau. La pièce s’ouvre sur une panique gouvernementale, une réunion en catastrophe des ministres et du président de cette Russie imaginaire : les services secrets le confirment, l’ONU va envoyer sous peu un inspecteur. Cette nouvelle fournit au président l’occasion de dresser un bilan politique et économique savoureux, et de donner quelques ordres de dernière minute quant aux opposants qu’il faut à tout prix faire taire et aux journalistes qu’il vaudrait mieux museler. Au passage, Farr peint un régime où démocratie n’est qu’un mot.
Cependant, derrière les questions de privatisations (réussies) et de plans sociaux (oubliés), on sent se profiler un tableau plus… britannique. Dans la panique générale, le quiproquo s’installe : on croit identifier le terrible inspecteur en la personne de Martin Gammon, businessman londonien dont les affaires ont coulé jusqu’à le laisser complètement à sec. S’ensuit une tentative de séduction servile de la part du gouvernement, le président, sa femme et sa fille n’étant pas de reste. Gammon entend bien profiter jusqu’au bout du malentendu, qui va mener tout ce joli monde bien loin…

Une interprétation décoiffante

Laquelle ne laisse au spectateur aucun moment de répit et force l’admiration. Les Sœurs Fatales ne manquent ni d’inventivité, ni d’énergie. Des décors sommaires à visée informative alternent au fil du texte, mais le choix d’un arrière-plan scénique confère à l’ensemble une unité visuelle des plus ingénieuses : des passages ont été aménagés dans le rideau de fond de scène, ouvrant à l’œil du spectateur un espace second, quelque chose comme les coulisses du pouvoir - en tout cas un espace dont les comédiens profitent pour mettre en abyme notre voyeurisme. Le fard blanc et les cernes noirs des membres du gouvernement ôte à leurs visages l’humanité limpide (et peu édifiante du reste) de Gammon, ou celle des greluches fantasques que le président a pour femme et fille.
L’axe majeur de la mise en scène : le mouvement, la galopade frénétique à qui ira le plus loin dans la corruption et l’immoralité. La plupart des comédiens font montre d’une précision remarquable, le côté déjanté du spectacle ayant pour avantage de gommer les éventuelles faiblesses du jeu. Notons qu’ils n’ont pas froid aux yeux et que la metteur en scène, Céline Nogueira, prend grand soin de filer la laine de la provocation. Ces joyeux drilles talentueux assument jusqu’au bout l’écriture sulfurique de David Farr, que c’en est un plaisir.
Avec The UN Inspector, la compagnie anglophone fait une entrée fracassante dans le festival Universcènes, lequel s’achève en beauté, par un grand éclat de rire. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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J-P Montagné
J-P Montagné
Renseignements pratiques
ThéâtreThe UN InspectorDavid Farr / Céline Nogueira
Compagnie Les Soeurs fatales, dans le cadre d'Universcènes
Le 23 Mai 2008Théâtre Sorano35, allées Jules-Guesde, 31000 ToulouseTram. Métro ligne B - Stations Carmes ou Palais de Justice.
http://theatre-sorano.fr/