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L'écho du brigadier

Critique En création

Il y avait foule au manoir *****



Tous les sens du terme



Publié le 05 Décembre 2009


On l’attendait et la voilà achevée : le Clou assistait il y a quelques mois à une répétition de la dernière création des Amis de Monsieur au théâtre du Chien Blanc. Corinne Calmels et Jean-Paul Bibé présentent un assortiment de petits bijoux façon Jean Tardieu, enchaînement de jeux langagiers et de stéréotypes conversationnels, pour le plus grand plaisir des verbophiles : spectacle composite baptisé Il y avait foule au manoir, proposé dans une mise en scène de Christian Chamblain rue Compans, de retour au Théâtre du Chien Blanc.

Truculentes révoltes

Quelle écriture frappante que celle de ce farceur, jongleur et magicien du mot ! Rien qui ne ressemble aux maîtres Queneau, Devos ou encore à notre contemporain Vincent Roca : non, si Tardieu use du calembour, celui-ci n’est pas au centre de ses truculentes révoltes contre le langage. La cible est sensiblement différente : la prise de parole, ou plutôt les formes de prises de parole, selon les contextes. Dans Un mot pour un autre, c’est par exemple la conversation théâtrale de type vaudeville, qui fait l’objet d’une délicieuse dérive.
Le dramaturge y propose une parodie du triangle adultère du vaudeville, où la langue s’égare, où un écart ludique se creuse entre le mot et le référent qu’il est censé désigner. L’introduction du texte en dit long : 'Vers l'année 1900 - époque étrange entre toutes -, une curieuse épidémie s'abattit sur la population des villes, principalement sur les classes fortunées. Les misérables atteints de ce mal prenaient soudain, les mots les uns pour les autres, comme s'ils eussent puisé au hasard les paroles dans un sac.' A l’heure où certains écrivent La Peste, Tardieu donne naissance à un petit monstre de texte, un pied de nez théâtral où 'le seul organe atteint est le vocabulaire.'
Selon une perspective similaire, les 'mystères du drame bourgeois' sont passés à la moulinette de l’hermétisme dans Eux seuls le savent, où des personnages se disputent et se réconcilient sans que l’on comprenne de quoi il est question, sans que le sens se fasse – peu importe après tout, dans une certaine littérature seule la dispute compte.
Outre des références littéraires, le dramaturge s’attache à disséquer les conversations quotidiennes, en poussant à l’extrême les dysfonctionnements ou toquades de la machine verbale : l’implicite et les mots vides (ceux qui cachent les vérités vraies) font ainsi l’effet de trous dans Oswald et Zénaïde ou encore Finissez vos phrases. C’est au contraire l’avalanche verbeuse qui est ciblée dans les monologues stéréotypés de Il y avait foule au manoir, où le dramaturge s’ingénie à supprimer les situations de dialogue…

Sens dessus dessous

La remarque avait déjà été faite lors de la couverture de création mais il ne coûte rien de le rappeler, ces cinq courtes comédies du langage n’ont pas pour objectif d’entraîner le public dans de métaphysiques réflexions : le rire guette au détour de chaque réplique, c’est une jouissance verbale que Tardieu nous propose et non une analyse façon Sarraute. Cette visée humoristique, les Amis de Monsieur l’ont adoptée d’un bout à l’autre du spectacle : la démesure des comédiens soutient les excès du texte et on ne songe pas à le leur reprocher.
Deux raisons à ce désarmement du révolver anti-caricature : tout d’abord, ce choix est ici le bienvenu pour l’identification des genres parodiés, afin que le spectateur identifie les codes sous le travail de sape de Tardieu. Pas de cas de conscience de la part des comédiens : un stéréotype, ça s’assume. Et d’autre part, le surjeu fait tout le charme de ce spectacle bardé de clichés : vingt personnages coloriés au fluo, cela donne une sacrée palette de couleurs, surtout quand on a la physionomie aussi mobile que ces deux-là (Jean-Paul Bibé est parfois à la limite du méconnaissable, et sans recours à des accessoires).
Quant à la mise en scène, sa sobriété ne doit pas occulter sa variété de formes : chaque comédie est représentée selon un angle différent et le spectacle se renouvelle de l’une à l’autre. Les lumières participent à ce renouvellement (le noir d’Oswald et Zénaïde fait son effet), dont le point de repère reste la porte : toujours sur scène mais en métamorphose, jusqu’à devenir un petit castelet ou encore un encadrement de fenêtre…
De la recherche et une interprétation plus que généreuse, pour des textes truculents. Les spectacles composites n’ont guère de succès en ce moment : on vénère la pièce de théâtre ou la mise en scène et les assortiments de saynètes connotent l’amateurisme… Voilà qui devrait contribuer à leur rendre leur juste place. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreIl y avait foule au manoirD'après Jean Tardieu / Cie Les Amis de Monsieur
Mise en scène : Christian Chamblain.
Avec Corinne Calmels et Jean-Paul Bibé.Le 05 Décembre 2009Durée : 1h20.*****