Le printemps était encore assez loin. Il flottait pourtant, en ce tournant de janvier à février et sur les planches, comme un parfum de promesses. Ici une "fille de" (...la pizza ?) rénovait un vieux classique au piment, à l'huile d'olive et au poireau aussi ; là deux jeunes créateurs jouaient comme des gamins à enthéâtrer la danse façon cape, épée et Goldorak ; ailleurs encore règnait à sa façon un esprit d'enfance jeté sur des routes d'errance. Bref, cela fleurait bon le frais, le tout vert d'espérance malgré une fréquentation des salles plutôt hivernale.
Le Théâtre de Poche n'était pas en reste. Didier Albert, qui préfère de loin les délicatesses du sentiment aux canonnades de l'humour à poil dru, ouvrait ses portes à un humoriste tout neuf au titre du coup de pouce : Philippe Souverville, venu poser la question qui tue sa mort grave,
Pourquoi pas moi ? Et pourquoi pas, en effet, quand le café-théâtre Le 57 accueillit à son tour cette création toute fraîche, revenue ensuite, plus mûre, au théâtre de la Violette, puis de retour sur les planches du Théâtre de Poche et une fois encore à la Violette. En attendant la suite...
Serge, Lucie, Alejandro et compagnie
Pourquoi pas lui, donc ? Lui, qui joue tout allègre de la brosse à long manche – un balai, d'accord – sur la moquette du théâtre. Lui qui, tout agent de surface qu'il soit, rêve depuis toujours d'être artiste. Dans un corps de balai, de préférence, ou même de ballet. Et puis là plaf,
ze tuile : coup de fil mauvaise nouvelle, les artistes les vrais sont en panne, coincés du côté d'un quelque part oublié du diable et de Vauvert. L'occase. Oui enfin bon, 'ça s'est drôlement rafraîchi, hé ?...'
N'empêche que lui a toujours aimé ça, le spectacle. La danse, surtout. Le langage du corps. Travolta et
Sateurdeille naïte fiveur, Prince sous sa pluie pourpre, tout ça. Et la salsa d'Alejandro, le brûlant Alejandro qui, sitôt campé d'un bandana mutin, entreprend sévèrement la pauvre Loussie – pardon, Lucie, ce soir-là – malgré les insuffisances avouées d'un service trois-pièces réduit à la portion congrue. Bon, tant pis pour la danse.
Reste le cinéma, moyennant audition devant le vibrionnant Serge Benamou. Si si, lui-même. Encore raté. Alors quoi ? Le sport ? Club de remise en forme, rameur sans barque, vélo sans roue etc. ? Le body combat ? La tecktonik ? Et puis tout à coup voilà : engagé. Artiste, enfin... Envoyez la musique – non, pas celle de 1492 !
'Si ça vous a plu, revenez demain :
je passe l'aspirateur.'
Pourquoi pas lui, vraiment ? Philippe Souverville a beau avoir un parcours lagaf'esque, voire lagaf'ien, ses qualités l'emportent largement sur les petits défauts de ce premier spectacle et méritent bien le coup de pouce.
Tout commence donc il y a quelque lurette, comme animateur dans les hôtels ou au Club Med. Insatisfaisant, insuffisant à calmer le fringale de public qui le travaille. Le voici donc parti pour une école méconnue et difficile, celle du cabaret. 'Les gens ne viennent pas pour toi, mais pour manger et se détendre', explique-t-il. 'Si tu ne vas pas les chercher, tu peux faire ce que tu veux, ils s'en f...' Alors le pas encore tout à fait artiste mange de la scène, apprend, cent fois sur le métier remet son ouvrage. Et deux, trois ans plus tard, ose son propre spectacle :
Pourquoi pas moi ?Il faut gratter pour lui trouver de vrais défauts, des lourds, des graves. Du convenu, certes, dans le prétexte bien usé et des situations largement exploitées ; mais le café-théâtre fait bien pire en matière de recyclage et, hors une vanne hors d'âge (une histoire de rebouteux, passons), tous les ressorts sont bien de lui. Un petit côté gaudriole, quelques jeux de mots approximatifs ? Qu'importe, puisqu'il les assume sans complexe et en tire de belles occasions de poilade. Tant et si bien qu'on ne peut guère lui reprocher qu'un certain manque d'appuis dans l'écriture, une manière de flottement qu'il compense sans même y penser par sa familiarité avec le public.
Car côté qualités, sa première est sans doute celle-ci : une facilité de contact, un plaisir manifeste à jouer pour et avec le spectateur, ce qu'on appelle communément la générosité et dont il ne manque pas. A quoi s'ajoute une énergie sans défaillance, une parfaite absence de triche dans le jeu de scène et, surtout, une implication physique qui fait plaisir à voir. Pas de triche, là encore : Philippe Souverville bouge, ne s'arrête que pour reprendre souffle (et le spectateur avec lui), repart poignée dans le coin et démontre à chaque instant un talent gestuel qui ne demande qu'à trouver ses sujets. Parmi eux, la danse, dont il joue tant et tant qu'il pourrait bien en faire la matière unique de son spectacle.
Il ne lui manque finalement que deux choses pour trouver son assise : un co-auteur avec lequel polir des textes sur mesure, et de la scène, encore et encore. Ça tombe bien : non seulement le théâtre de Poche lui a rouvert ses portes en février dernier, mais encore le 57, convaincu par ce talent en friche, le programme désormais en guise de longue fin de saison. Connaissant le lieu, centre de formation autant que scène ouverte au public, il devrait y trouver l'occasion de parfaire cette création toute fraîche. Vivement le coup d'aspirateur...
||Jacques-Olivier Badia