Quand on voit ce qu'on voit, que l'on entend ce qu'on entend et que l'on sait ce qu'on sait, on a raison de penser ce qu'on pense', assurait Pierre Dac avec son bon non-sens habituel. De fait et au moins pour ce qui est d'entendre, certains lui préfèrent manifestement cet autre avis programmatique du même auteur : 'Ce n'est pas parce que l'on n'a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule' , avec les conséquences qu'on connaît sur l'intelligence de l'esprit et la tranquillité des portugaises.
Et puis il y a ceux et celles qui, ayant un petit quelque chose à dire, abandonnent le langage articulé au profit d'un balbutiement bulleux, assument leur babil jusqu'à le porter sur scène et en font même titre :
Blblblb, au hasard, à (re)voir de l'oreille dès mercredi au Théâtre du Grand Rond.
'Dblbbldblbl ? Hmmm ? Hm hm.'
Est-ce une fille, un lutin qui irrupte soudain dans la salle précédé(e) de son sac, de son doudou, déboule éberlué(e) et blablatant de babillants 'bl bl' ? Une farfadette, disons, tout en rayures et bonnet à coins, la salopette un peu short et l'oeil tout bouletourné. Interrogative, sans aucun doute, mais un peu difficile à suivre en son ramage. Ah voilà : 'bldblbldbl ?', quoi d'écrit sur ce panneau ? 'Classe' (attitudes sévères et didactiques), 'd'éveil' (bâillements de bras, étirements de bouche), euh... 'musical' ? Bl ?
La chose, semble-t-il, est en rapport avec les objets disséminés ci et là, des trucs en bois et en ferraille, à ficelle et en plastique, boules et tubes à bosses ou à trous, baguettes, mallette et l'on ne sait quoi encore. Emerveillement : on en tripote un et... il ne se passe rien. Mais qu'on le frappe par mégarde d'un objet dur et le voici qui tinte longuement, qu'on embouche celui-là et il pouète bizarrement ; cet autre souffle sans s'essouffler, ce dernier piaule une gigue de piaf follet. Bl !
Mieux : chacun porte une drôle d'éticouette dont le hasard, qui organise si bien les choses, fait le pendant d'une forme de même couleur sur la grande planisphère du fond de salle. De là à penser que tel instrument viendrait de tel pays... Noooon ? Si. Blblblblb !
De quoi mettre des fourmis dans les pattes et des chants à la glotte, des notes sans paroles et des paroles sans véritable mot, des styles, des genres et des accents. Des postures pincées. Des saccades ondulées. Talons country et main en bouche. De quoi donner, avant de partir, envie de fourrer dans son sac tous ces merveilleux ustensiles – ou alors mieux, et plus léger : toutes ces notes papillonnantes qu'on arrivera bien à envoler encore. Dblbl...
Mélodica, kaskas, kazoo...
Marlène Bouniort n'est pas vraiment une inconnue en nos parages et au-delà. On l'a entendue portugalisante en
Emigração, enrhumée dans
Suzyplume, en bande dans diverses formations, solo en Mamzel Bou (ou alors ce sera bientôt) et même, pour ceux qui l'aiment et prennent le train, open bar en TGV. Son truc, c'est la musique. Ou plutôt les musiques, celles qui viennent d'un peu partout et se jouent avec de drôles d'instruments – ceux que l'oreille connaît sans que l'oeil les reconnaisse, ceux que l'oeil reconnaît sans les avoir entendus, ceux dont on ignore tout et, tout d'même, un ou deux plus familiers. Bref, harmonica mélodica kaskas kazoo, shruti box à bourdon et tin whistle pipelante.
Il ne s'agit alors plus que de partager son et mélodies, de leur rendre une origine, les associer à un style, un genre, une tonalité musicale. L'intention... pédagogique, pour ainsi dire, est évidente, mais aussitôt désarmée par le fait même de placer l'action dans une salle de classe. Plus encore par ce personnage de farfadette dont le non-langage, dès le premier abord, force l'auditoire à un travail d'interprétation de ses faits et gestes grâce auquel le contact se noue aussitôt – connivence malicieuse née du mime et de sa traduction, de l'erreur jouée et de l'aide apportée, bientôt de la fausse familiarité d'une glossolalie grommolesque née de chaque musique. Autant dire que l'interaction de la salle et de la scène se fait naturellement, sans qu'il soit besoin d'un quelconque appel du pied, et va crescendo dans l'enthousiasme à mesure que le public s'approprie le jeu, puisqu'il s'agit bien de cela.
L'affaire resterait un peu courte si elle se limitait à la musique et à la découverte désordonnée de l'inconnu. Pas folle, la moucheronne Marlène sème ici et là quelques références accessibles à tous en autant de scènes à succès (ah, diva du bel canto, rap et R'n'B...) et, en comédienne qu'elle est aussi, n'oublie pas de donner un peu de chair à son personnage – un peu seulement et, s'il y a un travail à pousser dans cette création fraîche, ce sera sur ce point. Simple détail, cependant, tant l'idée toute bête de ce langage sans paroles donne son unité à l'ensemble et son caractère au personnage ; à tel point qu'on pourrait sans peine imaginer l'ouverture du spectacle vers un public d'âge plus rassis, en version burlesque assumée et moyennant, au besoin, quelques compagnons de scène. Blblblb qui s'en dédit ?
||Jacques-Olivier Badia