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Critique

Wrong Side Cave Poésie René-Gouzenne



A la juste place,
pourtant



Publi le 06 Fvrier 2013


Il y avait de quoi émoustiller le Clou dès la description sur le papier, fouetter sec sa curiosité. Pensez donc : traduire un auteur réputé comme intraduisible et réinterpréter son univers vertigineux, tentaculaire - en renouvellement continuel depuis quarante ans pour ce qui est de la musique ; tout empli, occupé, peuplé par une personnalité démesurée pour ce qui est de la présence scénique, sans parler de l'empreinte vocale... Bref, s'approprier Tom Waits : what a gageure.
Qui sont les complices de cette nouvelle "affabulation sonore" estampillée Freddy Morezon ? A l'initiative de l'improbable projet, Marc Démereau, musicien multifacettes (électronique, saxo, banjo... et quelques gadgets), ce qui constitue un fort bon point de départ dès lors qu'il est question du génie américain et de son univers musical particulièrement riche, pétri d'un grand amour des bruits et des sons référentiels, tant que des mélodies et des rythmes. Le spectateur a pu apercevoir le sieur Démereau en solo dans Magic Owl, en nombreuse compagnie dans la Friture moderne ou encore avec Le Tigre des platanes. En trio, pour l'heure, avec Alex Piques (qui navigue de la guitare à la batterie) et cet autre artiste polymagicien qu'est Didier Kowarsky. Un qui s'est égaré dans le conte, voilà qui tombe à pic  - "La parole m'entraîne, je tombe dans l'histoire et c'est l'histoire qui raconte", expliquait tantôt le conteur. Croyait pas si bien dire.

Way down in the Waits

Cette incursion à trois est intitulée en référence à la chanson "Wrong side of the road", texte-clé, par sa teneur poétique tant que son appel à une joyeuse désobéissance : les trois artistes montent ainsi sur la scène du Bijou pour recueillir les larmes d'une veuve dans un dé de verre, attacher les prières avec du fil barbelé et arracher un éclair du ciel - en un mot prendre la route à contresens, la poésie à rebrousse-poil et la morale à contre-pied.
Le concert commencera comme de juste en interrogeant la fin ("How's it gonna end"), et d'ailleurs l'album Real gone (2004) restera assez présent - "Make it rain", "Hoist that Rag" et une refonte diablement rythmée de "Sins of my fathers". Il y a cependant une volonté de faire voyager au fil des décennies et des identités musicales, dans un retour jusqu'aux années 70, avec Foreign affairs ou encore l'album Blue Valentine (outre le titre clé du concert, "Red shoes by the Drugstore") ; petit saut remarqué en 1987, avec un jouissif "Way down in the hole" (Franks Wild Years) ; rebonds vers Mule variations, dont le matois "Chocolate Jesus"... On en passe.

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Autant d'occasions d'explorer l'écriture sinueuse de Tom Waits, écriture qui mêle, dans un réseau métaphorique parfois très opaque, un onirisme sombre à une inspiration des plus réalistes, fortement ancrée dans l'imaginaire américain - à l'exemple du récit chevillé à la marque Burma-Shave. Une écriture très habitée, traversée par une foule de personnages plus ou moins amochés par la vie, cabossés par la norme et la morale, et qui, de son fond cynique, verse aussi dans l'indignation - pourquoi pas le long de cette Route de la paix composée à fleur d'actualité (le conflit israélo-palestinien) et sur laquelle God himself semble s'être perdu.
L'ensemble fait clairement œuvre de poésie et l'exercice de traduction n'était pas simple. Plus compliqué encore, les compositions. Ça bricole sec, sur les tables des musiciens, et dès les premières minutes on comprend que le trio a trouvé sa juste place: celle, fragile et délicate, qui préserve du mimétisme tout en parvenant à recréer sur scène l'ambiance et la personnalité du monstrueux artiste. L'écueil vocal, tout d'abord, a trouvé solution :  Didier Kowarsky annonce d'emblée qu'il ne chantera pas mais racontera, ce qui prend la forme d'une diction tout de même fort rythmée, qui n'a assurément pas divorcé de la musicalité, ni de la théâtralité. Et c'est d'ailleurs le jeu corporel du chanteur qui contribue à prêter au concert une curieuse identité en demi-teinte, rappelant parfois les attitudes de Tom Waits. Fait surprenant, et à la fois évident, chaque chanson fait ici l'objet d'une composition neuve, et c'est dans le choix des instruments (dont le fameux banjo, très présent dans l'œuvre) et des arrangements que se retrouve la patte de l'artiste américain. Comme si une matière unique, extrêmement travaillée, avait donné forme à de nouveaux objets - "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre", dirait le poète.
Parmi les amoureux de Tom Waits, il y en a pas mal pour confesser qu'ils l'écoutent sans chercher systématiquement à le comprendre : ces mêmes personnes pourront passer ce concert à ne pas reconnaître les morceaux qui ont fait l'objet d'une telle réappropriation, et après tout qu'importe, c'est là le tour de force - il y est sans y être, on en perçoit l'empreinte tout en mesurant à chaque morceau celle, très personnelle, des musiciens. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ChansonWrong Side
Marc Démereau : électronique, sax baryton, scie musicale, banjo...
Didier Kowarsky : voix, textes
Alex Piques : batterie, guitare, électronique, voix.

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Du 26 Septembre 2017 au 30 Septembre 2017, à 20h30, sauf le mardi, à 19h308 et 12€Cave Poésie René-Gouzenne71 rue du Taur, 31000 Toulouse http://www.cave-poesie.com