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Critique (archives)

Emersion Le Ring



"A Bordeaux, ça arrive"



Publié le 17 Janvier 2013

L'important, ce n'est pas ce que le langage dit,
mais ce que le langage nous fait.

Claude Régy


Une pièce à la saveur artaudienne concoctée dans son ombilic par la Compagnie des Limbes. Quel meilleur endroit pour l’accueillir que l’intimité de Vent des Signes, toujours en recherche de sensations fortes ? Les Bordelais, habitués à des écritures très poétiques et travaillées – Gherasim Lucas, Henri Meschonnic, Virginia Woolf, Arnaud Rykner... – s’attaquent cette fois à la correspondance d’une prostituée avec un homme, retrouvée il y a une dizaine d’années par le propriétaire d’une chambre d’hôte. Six lettres, authentiques, de la main d’Anne - quarante-quatre ans, divorcée, ʺgenre hôtesseʺ - lues par la surprenante Audrey Joussain et accompagnées en direct par la musique atmosphérique de Johann Loiseau.

ʺDeux seins et les trois trousʺ

Une note s’insinue, comme un filin tendu sur le plateau nu ; rond de lumière sur rideau noir façon cabaret, écarté d’une main blanche, ongles rouges. Blonde, robe noire au drapé moulant, talons aiguilles assortis, elle avance, aux abois, regard inquiet et démarche fébrile, le corps tendu dans une semi-pénombre vers un micro auquel la main se cramponne comme à une bouée. La tension est installée, le spectateur est déjà envoûté.
ʺMonsieur, merci pour votre lettreʺ. Le texte, légèrement amplifié, s’échappe de sa bouche, semble la traverser sans s’accrocher aux parois de la gorge ou du palais, sans s’incarner en elle, comme ces sexes anonymes qui la pénètrent parce qu’elle ʺavale complètementʺ. Le voile musical se déchire, frôle le larsen. Ses pulsations accompagnent un style allant jusqu’au télégraphique, brut de syntaxe et d’expériences vécues.
Sous un projecteur inquisiteur et dominateur, elle raconte les atrocités de son quotidien avec un détachement que seuls ceux les ayant vécues peuvent avoir ; le regard bleu, figé, la voix blanche, le corps déserté : ʺBientôt je ne vaudrai plus rien [...] c’est normal qu’un jour j’y passe.ʺ Blondeur sans visage, figée dans les postures archétypales de la pin-up, que l’exécution automatique prive de sensualité : tout regard dessus est rendu obscène et sa résignation pousse à l’écœurement. ʺTant pisʺ, ʺÇa vaʺ, dit-elle, comme un leitmotiv.
La seule chose qu’elle réclame à son correspondant est de récupérer sa photo, contrôle pouvant sembler dérisoire sur un corps ayant subi les pires outrages et dont elle dit elle-même qu’il n’est ʺque de la viandeʺ. Mais c’est que sa proposition à lui, elle la refuse. Son dernier rempart, l’offense qu’elle ne subira pas. ʺDésoléeʺ, murmure-t-elle en découvrant le rouge de ses semelles, émergeant des limbes et laissant la scène désemparée.

ʺTout ce qui agit est cruautéʺ Antonin Artaud

Expérience sensorielle et cathartique au sens fort du terme, ce théâtre ceint le spectateur dans une atmosphère à la fois feutrée et traversée d’une tension qui ne faiblit jamais, jusqu’à la douleur. Le travail du son est remarquable à ce titre. La musique est rarement narrative, jamais illustrative, mais toujours discrètement incantatoire, parfois concrète, faite de pulsations, de vibrations, d’interférences, de souffles et de frottements, tour à tour sourde ou brillante, enveloppante ou violente – jusqu’au harcèlement de ces musiques de club de strip-tease composées pour faire perdre les repères. Elle accompagne la comédienne, dont la voix est considérée comme une ligne mélodique à part entière, sur une tonalité connaissant peu de variations : un son ciselé afin de passer directement de son corps à celui du spectateur, qui franchit donc la distance prise avec la psychologie pour susciter tout de même l’adhésion de ce dernier.
Romain Jarry et Loïc Varanguien de Villepin sont allés chercher chez Audrey Joussain la performeuse ayant l’habitude de travailler son corps comme une matière plastique. La lenteur chorégraphiée des mouvements, sculptés en outre par la lumière, leur donne une puissance inouïe malgré leur minimalisme – en cela, leur exploration évoque celle de Claude Régy, tout en étant plus directement accessible. Ainsi, lorsque la comédienne s’assied en écartant les jambes ou croise celles-ci, le corps raide comme celui d’un mannequin de vitrine, de nombreuses images affleurent et défilent dans le regard du spectateur. Artaud ne disait-il pas que le ʺthéâtre doit fournir des précipités véridiques de rêvesʺ ?
L’espace qui s’ouvre là permet à l’expérience de cette ʺfemme de barʺ de devenir celle de chacun : son état est contagieux et les images et sensations qui émergent chez le spectateur l’habitent longtemps après l’extinction des feux, car ce sont les siennes. ||
Agathe Raybaud
Agathe Raybaud
 
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DR
Benoît Schmeltz
Renseignements pratiques
ThéâtreEmersion
Mise en scène : Romain Jarry et Loïc Varanguien de Villepin
Interprète :  Audrey Joussain
Création sonore : Johann Loiseau
Du 18 Mai 2017 au 20 Mai 2017, à 20h308 et 12€Le Ring151, route de Blagnac - 31200 ToulouseBus n° 16 ou 71 - arrêt RoquesTél. 05 34 51 34 66 // Fax : 05 61 42 82 61 www.theatre2lacte-lering.com // contact@theatre2lacte.com