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Critique

L'échelle de soie blanche Théâtre de Poche



La fileuse d'une histoire



Publié le 23 Novembre 2012


Qu'on les appelle Tziganes, Gitans, Manouches, Sintis, Bohémiens ou Romanichels, les Roms restent l'objet de bien des fantasmes - le sujet d'une image brouillée par la méfiance et une bonne dose d'ignorance, seulement éclairée par l'aura de liberté qu'on leur prête et l'éclat d'une musique mise à toutes les sauces de la réinterprétation. Le cinéma, le théâtre s'en emparent sporadiquement, sans changer grand-chose à la méconnaissance qu'en a le gadjo. La compagnie Petite Coulisse Production a voulu y mettre son grain de sel : L'échelle de soie blanche, que propose encore le Théâtre de Poche début mars, donne la parole à trois générations de romnia pour esquisser de ce peuple un portrait sensible et attachant.

Née de la première étoile

Celle qui parle s'appelle Zoé. Née de la première étoile, comme tous les siens, et descendue sur terre par l'échelle de soie blanche, dernière d'une longue lignée pérégrine désormais arrêtée. Des trois mondes des Roms - celui du conte, celui des chansons, celui du quotidien - elle a choisi le premier pour dire l'histoire petite et grande de sa famille par celles de trois femmes.
Il y eut d'abord la grand-mère maternelle et la Colline aux Sentinelles, là où cinq arbres nourris de rêves servaient de repère aux rassemblements de la communauté. L'histoire y commence sur le jour de ses noces, dans la peur d'un avenir indécis que les conseils de l'aïeule résolvent par deux vases et un sac de graines - à chaque époux son vase, à chaque graine un sentiment, une émotion, et le compte dira si le bonheur est là. "Ces deux-là s'aimèrent, dit l'histoire, aussi longtemps qu'on leur laissa la vie", une vie de disputes furieuses et de réconciliations rapides, de violons et de guitares, d'abondance et de parcimonie sous la lune et le vent. C'était en 1928.
"Pas d'enfant, pas de bonheur". La première viendra en 1930, suivie de cinq autres, tous élevés par la communauté entière, galopins jamais battus nourris de poulet aux légumes, de hérisson et de la légende du Roi Pendu. Vint la guerre. Roulottes brûlées, chevaux tués et, en guise de voyage, celui qui mena un peuple des bivouacs nomades aux camps enceints de barbelés, Auschwitz ou Ravensbrück. Une sera sauvée, y trouvera même son futur époux - mais en perdra le goût du voyage, remplacé par une peur ineffaçable.
Ainsi Zoé naît-elle, en 1949, dans une maisonnette de bois qu'entourent les arbres. Voyageuse immobile au fil d'une enfance lumineuse et sereine, elle est la première à connaître l'école, retrouvant une fois l'an ceux qui suivent encore le vent - en caravane, puisque la modernité le veut. Les chansons sont toujours là, l'amour aussi, la vie à deux, l'un musicien coureur du monde, l'autre foyer inamovible. Mais "pas d'enfant, pas de bonheur" : lui s'en va trouver ailleurs cette part qui lui manque, elle retourne auprès de ses parents qui s'en vont à leur tour. Restent sur le sol les cendres répandues où s'imprimera l'empreinte des revenants, et dans l'air les échos d'une histoire.

"Et chacun dansa à s'en briser les jambes"

L'échelle de soie blanche est de ces spectacles de peu que leur modestie destine à l'ombre, et pour qui le Théâtre de Poche est un havre bienvenu. De ces spectacles, surtout, qui compensent la pauvreté de leurs moyens par la sincérité et une abondante générosité. Le spectateur ne trouvera donc sur scène qu'une évocation de roulotte mal proportionnée arborant le drapeau de la communauté rom, un chevalet pour porter des portraits sans visage, deux tabourets, une table pliante et quelques accessoires. Bien assez pour Sarah Mouton qui d'un foulard et un châle fait une figure, d'un entrechat une danse entière, laissant aux mots le soin de compléter la scène.
Et ses mots portent. Si elle n'échappe pas - ou pas complètement - à une imagerie trop chatoyante pour être absolument véridique, à une conclusion par trop traînante et un chouia moraliste, l'histoire que déroule la comédienne s'impose jusqu'à construire sa propre réalité. La sensibilité est là, la palette variée et plusieurs moments brillent d'un bel éclat : échange d'insultes, hérisson de légende, train de déportation... A quoi on ajoutera des choix musicaux heureux, délivrés de ce swing manouche, de ces musiques de l'Est dont la prédominance cache la richesse de la musique tzigane.
L'étonnement vient à la fin, réservé à ceux qui iront rencontrer Sarah Mouton. Car à parler à la première personne, donner des dates, citer des noms et faire vivre d'une mimique ceux qui les portent, la comédienne réussit à faire croire qu'il s'agit bien là de son histoire, de sa famille, elle qui n'est que gadji au milieu des gadjé. Mais il y eut cette arrière grand-mère dont on ne parlait pas, fille du vent cachée à la mémoire de tous, et la curiosité pour ces racines coupées fit le reste. "Laissez la bride sur le cheval, il sait où il va"... ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
ThéâtreL'échelle de soie blanchePetite Coulisse Production
Texte, mise en scène et interprétation : Sarah Mouton
Lumières : Thierry Mouton
Le 23 Novembre 2012Théâtre de Poche10 rue d'El-Alamein, 31500 ToulouseBus n° 38 - Arrêt Eglise BonnefoyTél. 05 61 48 25 52 http://theatredepoche-toulouse.hautetfort.com // theatredepochetoulouse@laposte.net