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Critique

Woyzeck Théâtre Garonne



"Un beau crime"



Publi le 17 Novembre 2012

Chaque homme est un gouffre quand on regarde dedans.
Woyzeck


C’est à un monument que s’attaque la très polyvalente Marie Lamachère en mettant en scène Woyzeck, la célèbre pièce de Georg Büchner, portant le nom de ce jeune officier allemand qui tua sa maîtresse en 1821 dans un accès de jalousie. Elle qui travaille depuis plusieurs années déjà sur les interstices – nom qu’elle a donné à sa compagnie montpelliéraine – s’est emparée de ce texte fragmenté aux multiples possibles, pour questionner avec lui la nature humaine, ses contours et ses frontières. Elle s’est entourée pour cela des excellents comédiens du théâtre de la Valse – Michaël Hallouin, Laurélie Riffault et Antoine Sterne – travaillant à Orléans en collaboration avec un collectif d’artistes venus d’autres disciplines : une ouverture dont se ressent avantageusement leur travail d’acteurs.

ʺIl court à travers le monde comme un rasoir ouvert, on pourrait s’y couper.ʺ

ʺTu as toujours l’air d’être traquéʺ, dit son Capitaine au militaire Woyzeck. C’est cette humanité aux abois que nous présente Büchner à travers une galerie de personnages qui vivent tous dans une forme de misère et de violence, entre une caserne militaire et des baraques de foire, deux endroits où l’homme est mis à mal, où l’on expérimente ses limites et sa ʺbestionomieʺ : ʺMessieurs, voyez la créature telle que Dieu l’a faite, maintenant, voyez l’art !ʺ, proclame le Tambour Major, s’ébrouant tel un cheval sur la piste aux étoiles tracée sur le plateau. Dès lors, chacun des personnages explorera tour à tour les contours de la rampe, dans un effort qui semble désespéré pour briller sous la lumière en douche : tous viendront faire leur numéro. Les fragments deviennent tableaux, à la fois crus et poétiques : chacun entre en résonnance avec la violence de Woyzeck et concourt à la terrible issue de la pièce qui se mue alors en tragédie.

ʺLes gens ordinaires, ça n’a pas de vertu,

c’est seulement la nature qui nous vient.ʺ

Une tragédie, mais sans transcendance, dans laquelle l’homme n’est aux prises qu’avec lui-même. Si la violence des personnages parait inéluctable, c’est qu’elle est proportionnelle à celle que leur a infligé au premier chef la société en malmenant leur humanité. ʺNous autres, on n’a qu’un petit coin sur terre avec un petit bout de miroirʺ, déclare la belle Marie, tournoyant avec son T-shirt Adidas et son sac Monoprix, créant ses propres étoiles. Ne leur restent donc que leurs pulsions qui les débordent, les consument et sont tout autant le signe de leur humanité qui jaillit et proteste contre le joug sous lequel on la tient, que ce qui va les mener à leur perte en les jetant définitivement à la marge.

ʺQu’est-ce que l’homme ? Os, poussière, sable, pourriture ?ʺ

Cette humanité bouillonnante et viscérale est incarnée par des comédiens en tension permanente, aux corps brutaux, traversés d’instincts contradictoires. Les déplacements sont tantôt très géométriques, tantôt convulsifs, mais toujours très chorégraphiques. Comment ne pas penser ici à Meyerhold et à son athlète affectif, qui mise sur le grotesque et sur la théâtralité de ses mouvements pour faire émerger une vérité du corps qui ne peut que toucher le spectateur car elle parle à ce qu’il y a de plus profond en lui. Spectateur qui est en outre ici au plus proche de la scène, si bien qu’il en est capté par la lumière. Il devient ainsi partie prenante de la ʺMonstrueuse Paradeʺ de ces tour à tour chevaux, oiseaux, chiens, singes ou taureaux, qui dressent ou sont dressés et semblent se brûler à chaque fois qu’ils entrent en contact les uns avec les autres.
Ainsi, Marie Lamachère parvient à ramener la pièce au présent du spectateur, en s’adressant directement à son corps, mais aussi en déployant une esthétique à la fois extrêmement contemporaine – pouvant  évoquer Roberto Zucco de Koltès ou Full Métal Jacket de Kubrick, ainsi que les battles de hip-hop ou encore Tout, tout de suite de Morgan Sportès – et une poésie intense et douloureuse qui confère une épaisseur mythique au crime de Woyzeck. ||
Agathe Raybaud
Agathe Raybaud
 
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Denise Olivier Fierro
Renseignements pratiques
ThéâtreWoyzeck
Texte Woyzeck, d’après les fragments de Karl Georg Büchner (édition l’Arche)
Traduction : Bernard Chartreux, Eberhard Spreng et Jean-Pierre Vincent
Mise en scène: Marie Lamachère
Avec Bernard Cupillard ou Renaud Golo en alternance (Le Professeur – Le Docteur), Michaël Hallouin (Woyzeck), Luce Le Yannou (La grand-mère), Marilia Loiola de Menezes (Käthe, La Folle), Gilles Masson (Le Capitaine), Laurélie Riffault (Marie), Antoine Sterne (Le Tambour-Major), et des enfants, en alternance pour le rôle de Christian
Scénographie : Michaël Viala
Lumières et régie : Gilbert Guillaumond
Son: Benoist Bouvot

Le 17 Novembre 2012Théâtre Garonne1, avenue du Chateau d'Eau - 31300 Toulouse http://www.theatregaronne.com // billetterie@theatregaronne.com