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Critique

Le cri d'Antigone *****



Une lumière
dans le creux du mythe



Publié le 02 Mars 2012


Le théâtre n'en finira jamais avec Antigone. La figure est trop puissante dans sa violence, trop universelle dans sa solitude, trop séduisante dans son obstination à s'opposer à l'injustice du pouvoir pour laisser indifférent. Ainsi ne cesse-t-on d'écrire des Antigone en variations sans fin sur le mythe, ainsi ne cesse-t-on d'en créer à partir de l'un ou l'autre de ces textes. Rien qu'à Toulouse ces dernières saisons, on aura vu dans des mélanges variés celles de Sophocle, d'Anouilh, de Cocteau et même l'Antigone new yorkaise de Janusz Glowacki. Il n'y manque que Brecht – mais plus Henry Bauchau, dont le Théâtre Sorano présente Le cri d'Antigone mis en scène par Géraldine Bénichou pour le Théâtre du Grabuge.

"La route, j'y suis toujours et je marche sans comprendre"

Quoique fidèle, l'Antigone de Bauchau n'est pas exactement celle de Sophocle. Là où la tragédie antique prend l'histoire à sa fin, après la mort des frères Etéocle et Polynice, pour se concentrer sur l'opposition d'Antigone et Créon, celle de l'auteur belge commence bien avant et comme une suite à son Oedipe sur la route : alors qu'Antigone, après des années de mendicité aux côtés du roi aveugle, revient dans une Thèbes transformée – plus grande, plus riche, plus orgueilleuse encore qu'à son départ, déjà déchirée par la guerre pour le trône qui opposera ses frères et qu'elle espère empêcher, même contre l'espoir.
Elle est à la fois humble et fière, cette femme vêtue de haillons qui, arrivant aux portes de la ville, ne cherche pas à faire valoir son rang et se fait entreprendre par un garde peu regardant sur la crasse. Compatissante et toujours tenue par les devoirs que lui impose son sang, quand la guerre en cours la conduit à reprendre la mendicité au bénéfice du peuple, à pousser de nouveau ce cri par lequel elle brisait l'indifférence des villageois et sa propre solitude – en vain d'abord, dans cette ville trop grande dont les maîtres-mots sont désormais orgueil, argent et loi. Et haïssante, de ces mâles affrontés pour le trône au mépris des malheurs que leur conflit impose à la cité.
On connaît la suite : les armées de Polynice vaincues, le combat singulier des deux frères, leur mort ; la prise du pouvoir par Créon, le décret interdisant de rendre les honneurs funéraires à Polynice déclaré traître et jeté en pâture aux chiens. L'outrepas d'Antigone, son procès, sa fin emmurée. Et toujours, à chaque nouveau pas au coeur de la tragédie, un nouveau cri.

D'une féminité archétypale

Si l'Antigone de Bauchau a quelque chose de neuf, c'est bien sa féminité. Non une simple féminité physique, pas plus une féminité qu'on dira sociale faute de mieux, mais une féminité fondamentale et symbolique qu'on ne peut que comparer à celle de l'anima jungien dans son opposition fusionnelle à la masculinité de l'animus. Autant dire ici une féminité poétique, lumineuse, gardienne de la vie et agissant moins par raison que par le mouvement invincible d'une conscience certaine de ce qui doit être fait, fût-ce sans espoir de réussite. Sans violence, ou d'une violence ne connaissant ni haine ni folie. Apollinienne, plutôt que dionysiaque.
C'est, selon toute apparence, cette féminité qui a frappé Géraldine Bénichou, une force comme née de la faiblesse même – un psychologue contemporain parlerait de résilience – dont l'universalité archétypale fait monter du mythe bien des échos contemporains. Le propos n'est plus alors de faire simplement valoir un combat contre l'arbitraire du pouvoir, pas plus de s'égarer dans un quelconque manifeste féministe, mais de révéler un engagement pour autrui né comme une lumière des creux du mythe : pur, n'imposant pas plus de justification qu'il n'exige de récompense.
Vive et ombreuse, chaude et comme ondulante, la lumière conduit donc ce texte à la première personne dans lequel les personnages s'effacent derrière les émotions de l'héroïne, ne subsistant qu'en ombres dans ses mots. La lumière et un parti de assumé de nudité : rien d'autre, sur la scène, que cette petite estrade qu'Antigone ne quitte qu'au moment de son procès, pour s'approcher d'un public devenu son juge. Rien d'autre, sinon la silhouette de Salah Gaoua apparaissant de temps à autre alors que monte en contrepoint un chant de mélopées à la douleur étrangement apaisée. Rien d'autre que l'intensité de jeu de Magali Bonat, dont la gestuelle fortement dessinée fait comme un pendant épique à la simplicité stylistique du texte.
La mise en scène de Géraldine Bénichou danse sur le fil : un chant par trop appuyé, un geste exagéré, un effet sonore excessif et la puissance virerait à la grandiloquence. Rien de tel ici. La mesure est juste, précautionneusement jaugée à l'aune des émotions que sait toujours faire naître la plus intemporelles des héroïnes antiques – "non parce que c'est possible, mais parce que c'est la chose à faire. C'est tout." (Henry Bauchau) ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Djeyo / Le Clou dans la Planche
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Renseignements pratiques
ThéâtreLe cri d'Antigone
D'après Henry Bauchau / Théâtre du Grabuge
Adaptation et mise en scène : Géraldine Bénichou
Scénographie : Anouk Dell’Aiera
Costumes : Cécile Léna et Florence Gil
Lumières : Thomas Chazalon
Création sonore : Philippe Giordani

Avec Magali Bonat et Salah Gaoua
Le 02 Mars 2012Durée : 1h.*****