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L'écho du brigadier

Critique

Onzième *****



Métamorphe



Publié le 04 Février 2012


Lewis Carroll. Une fois de plus, c'est au Pays des merveilles que je pense en m'égarant dans le nouveau dédale de François Tanguy. Onzième : y tomber, ou rien. Que de magie, que de vertiges, et ce tourbillon de mots, de musiques et de formes auquel rien ne semble vouloir mettre un frein – la raison encore moins. Ce fou collage de sensations et de tonalités, ces gerbes de littérature délittérarisée, lancées dans une toute puissante impression d'aléatoire - un surréalisme onirique, les possibilités et diversités du spectacle rassemblées dans une fête totale. 
Longuement conçu sous la tente du Radeau comme les précédents, loin là haut vers la Fonderie du Mans, ce spectacle métamorphique créé à Rennes vient enfin s'installer – le mot est à peser – dans la grande salle du Garonne.

Agir en prestidigitateur

Il y a de ça, vraiment, et qui a déjà vu des spectacles de Tanguy reconnaîtra l'image. Pour l'heure, l'habitué du théâtre Garonne prend place dans un lieu neuf, considérablement diminué, comme mangé par un bric-à-brac de tables, un enchevêtrement d'arbres et de panneaux. Les lumières s'y infiltrent comme de l'intérieur, des bruits mats se font entendre dans les interstices de ce décor vivant – l'idée même de décor s'y abîme, voilà un petit monde à part entière.
L'œil n'ira pas se perdre dans la géniale et étroite profondeur de champ qui caractérisait Ricercar. Plutôt qu'une fuite du regard, c'est ici la sensation de masse épanouie et "feuilletée" qui domine, comme une forêt mobile dans laquelle on peut, au hasard d'un mouvement de panneau, soudainement se faufiler… avant d'en être aussitôt mis à la porte. Selon la marque déposée du metteur en scène, le lieu s'ouvre, se ferme sur un intérieur secret, se redéfinit sans cesse, donnant ponctuellement à voir de réalistes décors – à peine esquissés, et du reste côtoyés par des éclats scénographiques bien moins référentiels.  
Il y aurait là cent photographies à prendre. Du moins si l'on veut faire l'affront de fixer, de réduire ce magnifique mouvement.

Fondre des fragments

Il y a également quelque outrage à tenter de démêler le détail de ce magma sensoriel, tant le spectacle travaille à faire entrer en fusion objets inertes, matériaux perceptibles et intelligibles. Allons-y pourtant, afin que le lecteur mesure à quel point Tanguy s'attèle à contredire la notion de fragment – son principal paradoxe, certainement. Créer un spectacle-entité avec cent bribes hétérogènes, et à partir de références culturelles évidentes, faire jaillir de l'Unique.
Commençons par les éclats musicaux, qui forment un puzzle où se juxtaposent sans chichi du Verdi et du Schubert, du Bach et du Beethoven, du Tchaïkovski et du Purcell – dans le désordre d'apparition, un brin de baroque, du classicisme viennois, une touche de romantisme russe et italien et des modernes de tous bords, bref une réorchestration franchissant allègrement les cultures, les siècles et courants musicaux.
Du compositeur recomposé devant composer avec des fractions de littérature non moins hétéroclites : le suédois Strindberg, le polonais Witkiewicz,  Kafka, Dostoïevski…  Mais aussi du Shakespeare, du Artaud, puis une veine italienne très ancienne (Virgile, Dante et Le Tasse), sans oublier la pointe germanique amenée par Hölderlin. De la brillante et incisive Poule d'eau, plonger dans la Russie des Frères karamazov – entre temps, Richard II aura, dans son anglais natal, campé un beau fantoche. Les mots et personnages défilent, charrient tragédies et farces, tendent à la superposition, renient toute contradiction. On sent bien que dans ce théâtre total, la littérature n'imposera jamais son règne, qu'elle ne sera jamais qu'une facette, et le brillant prétexte à affleurer tout le tragique et le burlesque de l'Homme.
Alors certes, Tanguy a peuplé Onzième de mots, bien plus que dans Ricercar, plus longuement en tout cas. Ce qui – seule réserve à émettre – ferme quelque peu le formidable pouvoir de suggestion de ses créations, laissant moins de place au jeu muet des comédiens, à leur rapport à l'espace. Mais c'est là, en même temps qu'un reproche, rappeler tout leur talent, leur incroyable dépossession : rarement le théâtre a si finement rejoint le clown, le mime et la danse. On ne sait par quel bout les prendre, sous quelle habitude – le dérisoire mot! – de spectateur les recevoir, tant leur jeu épouse les aspérités de la composition littéraire, musicale et scénographique.  Eux-mêmes se renouvellent sans cesse, ils sont ici au théâtre ce que les compositeurs et auteurs choisis sont à la Musique et à la Littérature: le réceptacle de mille histoires, d'un héritage divers et miroitant, qui jamais ne se fige.
Et enfin, j'ajouterais : il y a ici, très très loin des querelles esthétiques, un véritable amour du Beau. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Didier Grappe
Renseignements pratiques
ThéâtreOnzièmeMise en scène, scénographie, lumières : François Tanguy
Élaboration sonore : François Tanguy et Eric Goudard
Avec Laurence Chable, Fosco Corliano, Claudie Douet, Muriel Hélary, Vincent Joly, Carole Paimpol, Karine Pierre, Jean Rochereau et Boris Sirdey
Régie générale & Régie lumière François Fauvel
Régie son Eric Goudard
Construction, décor Frode Bjørnstad, Jean Cruchet, François Fauvel, Eric Minette, Grégory Rault, François Tanguy et l’équipe du Radeau
Le 04 Février 2012Durée : 2h20.*****
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