L'Ecole de l'Acteur, LEDA hors mythologie, ne laisse pas tomber ses élèves après leur troisième cycle de formation. La Cie Open Class les accueille, avec pour projet de soutenir leur entrée dans la dure réalité du spectacle vivant par une création montée avec la complicité de professionnels plus chenus, à tout le moins expérimentés. Ainsi la compagnie a-t-elle embarqué Laurent Collombert, Roger Borlant, Patricia Karim et Dénès Débreï au Moulin de Roques, où elle présente
Le monde des autres de Roch Saüquere.
"Tout a commencé enfant, un jour d'orage..."
Le spectateur chevronné ne s'étonne pas de voir l'ouvreur passer devant le rideau pour une annonce – le procédé n'est pas nouveau, mais quant à savoir où il mènera... Pour l'heure, cet anonyme orphelin de père en fils et en voie d'adoption ne cherche rien d'autre qu'un emploi, et fait appel pour cela à la compréhension du public. Fort bien.
Et le rideau se lève sur les retrouvailles émerveillées d'un père et d'un fils, dans une salle des pas perdus résonnant d'avertissements aux terroristes et d'avis aux gastronomes. Bien embarrassés, l'un et l'autre, de se trouver enfin face à face après des décennies d'efforts en vue de l'adoption – oui, encore – de Jacques, quarante ans, par Raymond, soixante-trois balais. Et plus embarrassés encore lorsque, différence de noms et abandon de chaussure aidant, ils se voient interpellés par un tandem de CRS suspicieux flairant en eux le duo terroriste – oui, encore.
Raymond est un vieux fou. Rêvant de petits-enfants à venir, il ne trouve rien de mieux que d'arrêter dans sa course vers le train une jeune femme à robe orange répondant au doux nom de Grenade, qu'il jette aussitôt dans les bras de son fils tout neuf. Quelque part dans la gare, un bagage suspect explose.
La suite est trop tortueuse pour être aisément décrite. Jacques, pris pour Grenade d'un amour qu'on croirait dater de toujours, ne cesse de voir débarquer au pire moment les personnages les plus variés : son père adoptif, aux obsessions de plus en plus bizarres et aux aveux troublants ; une exaltée qui se prétend sa mère, retenue quarante ans durant dans un wagon par une alerte à la bombe ; des CRS aux soupçons renforcés, une Grenade à personnalités multiples ; et pour finir le demandeur d'emploi du début, qui se révèle n'être autre que Marc, l'orphelin que Jacques tente d'adopter depuis dix ans – également fils de, donc frère de et non, nous ne dirons pas de qui. Lequel Marc est bien étonné de voir le public auquel il s'adressait remplacé par un mur.
Non, tout de même pas... le quatrième ?
"Je refuse de participer à cette sombre comédie !"
Nous en resterons là puisqu'il serait non seulement dommage, mais encore bien difficile de raconter plus avant cette histoire aux ressorts innombrables. La composition en est pour le moins bizarre : la relation complexe de Jacques et Raymond (Laurent Collombert et Roger Borlant, dont la réunion en tant que père et fils vaut clin d'oeil pour qui a vu
Le grand retour de Boris S.) laisse flotter un parfum de drame psychologique, l'amour de Jacques pour Grenade les senteurs fleuries de la romance ; les révélations des véritables identités de quelques-uns tourne au vaudeville, tandis que l'ombre terroriste planant sur toute l'affaire évoque une politique-fiction quasi orwellienne autant qu'une intrigue plus qu'à demi policière.
La temporalité de l'affaire, elle, se voit soumise de curieux raccourcis dont les effets sont encore rehaussés par le recours au comique de répétition – "oui mais là, ça tombe mal" –, le jeu de la caricature, l'absurde de coups de théâtre en cascade, d'explications fumeuses et de personnages agissant soudain avec la conscience de n'être que cela. Et tout cela finit par tenir debout en dépit d'une pataphysique rocambolesque que n'auraient reniée ni Alfred Jarry, ni Ponson du Terrail.
Le reste boîte un peu plus. On ne peut certes pas reprocher à de jeunes comédiens le défaut d'une maturité nécessaire pour assumer pleinement certains rôles, mais le manque se sent, comme se sent la difficulté à tenir le rythme et les registres de cette comédie pour le moins tortueuse. Trop peu d'expérience, trop peu de temps pour travailler... La scène, parions-le, pourvoira à combler ces vides – c'est même la raison d'être de cette création. Les anciens de la troupe, pour leur part, semblent balancer entre un plaisir de gamins à accompagner les jeunots et la "galère" (dixit Roger Borlant, 83 ans aux abricots) qu'il y a à imposer de telles folies à leurs vieux os.
Laurent Collombert raboute tout ça. Juste de cette justesse discrète, profonde, qui est la sienne à chaque fois que le texte lui en laisse l'opportunité, il réussit à faire de Jacques une figure dépassant le personnage, humaine, fragile, porteuse d'émotions et d'un humour fataliste qui se faufilent entre les ressorts de cette curieuse fantaisie. Ainsi le voyant amer placé entre le monde des uns et celui des autres se retrouve-t-il pivot et appui, assurant presque à lui seul la tenue de l'ensemble en dépit de ses fragilités – fils et père dans une bien étrange comédie de la vie telle qu'elle ne va pas.
||Jacques-Olivier Badia