Publié le 03 Février 2012
"Oh ! s'il était possible de peser ma douleur,
Et si toutes mes calamités étaient sur la balance,
Elles seraient plus pesantes que le sable de la mer."
Livre de Job, VI - 2, 3.
Voici donc que Hanokh Levin revient sur nos scènes, selon ce mouvement qui fait des ignorés d'hier l'engouement d'aujourd'hui. Un engouement justifié, au demeurant, tant le dramaturge israélien offre de matière à la création : satires politiques à forme de cabarets, critique "micro-sociale" de comédies ravageuses, pièces philosophiques – soit un corpus d'une cinquantaine d'oeuvres tranchantes marquées par le goût de la farce, l'ironie acide, la dénonciation de la bassesse humaine. Laurent Brethome est allé y chercher
Les souffrances de Job que présente le Théâtre Sorano : une théodicée* retournée comme un gant, n'offrant aucune échappatoire à l'homme souffrant.
"Abraham, pic et pic et colégram"
Le Job de Levin n'est donc pas celui du Tanakh. Homme riche, figure paternaliste trônant derrière la longue table haute, ses remerciements au Très-Haut semblent de pure convenance alors que résonnent autour de lui les bruits de la fête, les exclamations des parasites, les trébuchements des serviteurs dans un champ de bouteilles. Ses aumônes ? Un os unique jeté aux mendiants, aux mendiants des mendiants, au dernier des mendiants, chacun suçant à son tour ce que le précédent a laissé jusqu'au dernier reste de vomi. "Béni sois-tu, Eternel notre dieu, qui nourrit toutes ses créatures"...
Le Job de Levin n'est pas celui de l'Ancien Testament. Pas de pacte entre Dieu et Satan en vue d'éprouver la foi du juste, mais la simple action d'un malheur sans cause qui prive l'homme d'affaire de sa mine du Liban, de ses chantiers d'Alexandrie, de tous les biens de la fortune, de ses fils et de ses filles jusqu'à le laisser nu au sol, marqué des premières souillures qui seront désormais sont lot.
Le Job de Levin a la foi bien fragile, à supposer qu'il l'ait eue. Dents arrachées, couvert de croûtes, affligé de démangeaisons, fui de tous sauf trois, la controverse qu'il a avec ses derniers amis prend le contre-pied de toute la théodicée : "Si Job est dans ce monde, Dieu ne peut pas y être." Pis, "il n'y a rien d'autre dans la souffrance que la souffrance." Piètres amis que les siens, d'ailleurs, dont les arguments tiennent moins de la défense de la foi que d'une médiocrité crasse cherchant à se convaincre de sa valeur, de sa compassion et de son imperméabilité au malheur.
Le Job de Levin est versatile. Est-ce l'égarement né de la douleur, la qualité de l'argumentaire ? Voici Job ramené à son père, claudicant en ravi dans sa bulle de rêve tandis que l'empereur, ayant ordonné qu'il n'est nul autre dieu que lui, impose à tous le reniement. Le croirait-on ? Les fidèles renient, sans hésitation ni vergogne – "Dieu aime les lâches, les minables, les plus bas que terre." Job, non. Ainsi finit-il empalé, exhibé au cabaret de l'absurdité existentielle entre un nain guitariste et une effeuilleuse habillée de ballons. Enfin décillé – "Ne me laissez pas seul avec Dieu !" – espérant une éclaircie à son destin, bientôt accompagné du chant de compassion des morts fangeux.
"Pourquoi pleurez-vous ? Ça vous gratte aussi ?"
Laissons là la question de la théodicée qui, de Maïmonide à Hegel en passant par Leibniz, a donné trop de grain à moudre aux philosophes pour qu'on y ajoute. Constatons simplement que le dramaturge, de références littérales en dévoiements ironiques du
Livre de Job, en donne une version toute personnelle en affirmant non l'inexistence de Dieu, mais son impuissante inutilité face à l'invincible bassesse humaine qui est son unique cible. Fermez le ban.
Là où d'autres, dans nos parages, ont choisi le cabaret satirique (
La comédie de la vie) ou la comédie sociale (
Kroum l'ectoplasme,
Funérailles d'hiver), Laurent Brethome ne craint donc pas de se frotter à un texte philosophique d'un auteur qui lui est familier avec un brio nourri de désir, d'enthousiasme manifeste et d'une conviction qu'on qualifierait presque de juvénile.
Son style relève, en plus sage, d'un "théâtre du désordre" auquel appartiendraient aussi bien le tandem Sophie Perez - Xavier Boussiron qu'Oskar Gómez Mata : frontalité ouverte, développement progressif de l'action dans la profondeur, la hauteur et les débordements du plateau, goût du grotesque et esprit cabaret. Il s'en distingue toutefois par une plus grande sensibilité à l'humain et moins d'appétit pour l'outrance. La première est sa force, et tempère un peu le pessimisme vitriolé de l'auteur. La seconde constitue le seul regret que laisse cette création : si l'humour caustique de Levin est bien là, le cabaret final, un ou deux autres moments, manquent de ces excès farces et grand-guignolesques qui en parachèveraient le cynisme.
Ce sera le seul vrai bémol, puisque les quelques déjà-vu de la mise en scène soutiennent cependant le propos avec pertinence. Entouré par la belle troupe du Menteur Volontaire, porté par son énergie dont il semble constituer le vortex, Philippe Sire dessine avec un engagement sans faille un superbe Job aux nuances variées – débonnaire, hautain, éperdu, colérique, douloureux, ravi, dément, extatique, désespéré, espérant – dont aucun reniement, n'en déplaise à l'auteur, n'arrive à rabaisser vraiment la misérable et magnifique humanité.
||Jacques-Olivier Badia
* Terme créé par Leibniz pour désigner les explications à la coexistence contradictoire du mal et d'un dieu défini par sa toute-puissance et sa bonté.