Le festival Théâtre d'Hivers s'annonce – ce sera la semaine prochaine – rappelant que derrière chaque acteur chevronné et sûr de ses moyens, il y eut un amateur qui dut un jour sauter le pas. D'ici là, le Théâtre de la Violette offre la même leçon avec
Messékoassa, de la Cie Enjoy Théâtre. Une déclaration que ce nom-là (qu'on pourrait traduire par "Faites-vous plaisir au théâtre" aussi bien que par "Profitez du spectacle"), derrière lequel se cache une troupe de sept comédiens dont pas un n'a plus de vingt-cinq ans, pas un moins de cinq ans de pratique... et pas un plus d'un an en tant que pro, puisque la création de la compagnie a été pour eux le plongeon dans le grand bain.
Messékoassa, dont on doit le(s) texte(s) et la mise en scène au plus chenu Jean-Luc Priane, est leur toute première création. Et ma foi, bon début.
"Oh ! Mais où est donc la carafe ?"
Il ne le sait pas encore, mais le spectateur va se voir convié à un banquet de saynètes dans lesquelles l'absurde le dispute au burlesque au fil d'une inspiration plaisamment foutraque, quoique appuyée sur les petits riens de la vie quotidienne ou, c'est selon, les heurs et malheurs de la vie de théâtre.
Aux premiers appartiennent assurément cette scène où la simple anecdote d'une cigarette demandée dans la rue tourne au franc délire par la grâce d'un texte fracassé sans raison d'onomatopées et d'exclamations gueulardes jusqu'à l'excès ; plusieurs tentatives de séduction tout aussi calamiteuses les unes que les autres ; une scène de restaurant jouant autant du contraste de ses personnages que de l'art de la chute et, last but not least, une pauvre histoire de voiture volée jouant de la caricature assumée des grands bourgeois et des "wechs" de banlieue.
Aux seconds cette autre caricature, tout aussi affirmée, d'un "certain théâtre contemporain" à metteure en scène délirante ; le bide de comédiens si peu rodés à la scène qu'ils en oublient répliques, accessoires – "Oh ! Mais où est donc la carafe ?" – et jusqu'à leur entrée ; une fort belle mise en abîme de l'écriture théâtrale par deux types plus beurrés que des tartines, fumés comme saumons et panés à la coco ; ou la quête d'une "essence de la métaphore existentielle qui relie l'envol de l'animal à votre être le plus profond", sans même évoquer le tropisme évanescent de la condition humaine.
Entre les deux ? La rencontre, du côté de quelque part, d'un homme à parapluie avec son Moi rêvant. Un quizz à la sensualité débridée dont la notion de culture ne sort pas indemne. Un amoureux des films d'horreur saisi d'horreur pour les films d'amour. Deux Romantiques devant leur thé, qu'une conversation cynégétique conduit au bord de l'orgasme dans un pur délire érotico-animalier. Le combat straussien de sumos dansants. Et patati et même caetera.
"Vous aurez reconnu l'école russe..."
Les sept d'Enjoy Théâtre ont eu raison de se jeter à l'eau : cette première plus première que première aura été une bonne première, fermement tenue d'un bout à l'autre et dénuée de ces accrocs et trébuchements qui sont habituellement le lot des tout débuts. Pas de raison, donc, à ce que la seconde et les suivantes ne soient pas de la même eau.
On n'en regrette – mais pas beaucoup – qu'un chouia de longueur dû au nombre même des saynètes : une bonne quinzaine qui, en dépit de leur brièveté et d'un rythme effréné, finissent par faire monter un soupçon de lassitude que n'efface pas une fin maladroite et par trop étirée. C'est que les textes de Jean-Luc Priane ne se valent pas tous, aussi heureux soient-ils pour la plupart et excellents pour certains. On se passerait bien, pour l'exemple, de ces scènes de drague aux ressorts amollis depuis belle lurette, dont aucun lien ou effet ne vient raviver le comique prévisible malgré les espoirs suscités par une courte multiplication de baffes, claques et horions à l'esprit très slapstick.
Les regrets n'iront pas au-delà de cette déception subliminale. Portés par l'enthousiasme et l'énergie de la jeunesse, les comédiens assurent en effet à l'ensemble un rythme qu'on qualifierait presque de parfait : soutenu d'un bout à l'autre, conservant son tempo jusque dans d'inévitables changements de décor et de costumes menés tambour battant, sans qu'aucune perte de maîtrise le fasse verser dans une tentante frénésie. Le jeu est à l'unisson. Assuré, ne craignant aucun changement de tonalité, il assume sans complexe ni excès le trait parfois épais requis par l'exercice, les caricatures choisies comme quelques dessins plus fins, sans trébucher sur les gigognes, les contre-pieds et les chutes des textes les mieux troussés.
Ce qui est, finalement, faire bien long pour en arriver à ceci : on rit de
Messékoassa, tout du long et crescendo, embarqué par la générosité de la troupe, son énergie et les qualités qu'elle démontre. Cela méritait bien un plongeon dans le grand bain – la suite leur dira si l'eau était bonne.
||Jacques-Olivier Badia