Publié le 25 Janvier 2012
"Il fait sa révolution à l’intérieur de la révolution politique ; il est, au sein de la perturbation, l’éternel perturbateur. Son drame, c’est d’être mis au service d’une lutte révolutionnaire, lui qui ne peut ni ne doit composer avec les apparences d’un jour." Kateb Yacine, Le poète comme boxeur
L'un finira par dire : "Ah! Si Mohamed pouvait me comprendre." Et l'autre de répondre : "Si Moïse n'était pas sioniste!" Toute la pièce de Kateb Yacine, cette terrible
Boucherie de l'espérance, pourrait se résumer à ce renvoi dos-à-dos de deux figures ô combien tutélaires et mille fois trahies. Tout comme cette Palestine sur laquelle l'auteur algérien porte son brillant regard, sa plume toute puissante de dérision, de tendresse parfois (à l'égard des principaux intéressés) et de satire surtout (à l'égard des trifouilleurs occidentaux et des chefs religieux).
Le coup de folie ainsi que l'urgence de cette parole étaient à l'évidence tous deux fort tentants pour l'Agit, qui s'y colle en la personne de Nathalie Hauwelle et de François Fehner, et en se donnant les moyens de porter le texte tentaculaire : une quinzaine de comédiens prévue pour répondre à la quarantaine de personnages, il faut ce qu'il faut! La première n'est attendue que pour le mois octobre et l'heure est encore aux phases de défrichage. Le Clou a ainsi profité d'une lecture collective donnée à la Grainerie pour découvrir la chose – quelle pièce, quel morceau! Par sa longueur certes, par son aspect multiforme surtout.
"Merci, voisin"
Il y a Moïse, ce balayeur, et Mohamed, ce chômeur. Déjà on sent que le ton ne sera pas aux allégeances religieuses, ce qui ne saurait surprendre de la part de Yacine.
La Palestine trahie (titre parfois utilisé pour désigner cette pièce), c'est avant tout le mot religion qui fait mentir son sens d'origine :
relegere, nouer des liens.
Pour suivre cette épopée-bouffe, il faudra remonter quelques décennies en arrière, en un temps où ce coin du monde n'était pas encore mené à la baguette depuis l'Occident. Au tout début des choses, donc, les décisions irrévocables n'ont pas encore été prises. Ces terres en sont alors aux bisbilles, aux querelles de voisinages – à qui ira chiper les tomates du Mufti, à qui surveillera l'âne du Rabbin, à qui aidera son voisin dans sa misère. Et d'ailleurs, la misère frappe tout le monde sans choisir, et seuls les chefs religieux en prennent immédiatement pour leur grade : ces intermédiaires corrompus entre l'Homme et sa foi sont les premières cibles de l'auteur, eux qui ne soutiennent pas leurs populations et répandent des paroles venimeuses.
"Lève-toi et bois!"
Il y viendra comme il y vient toujours, à ces étapes historiques qui redessinent le monde: par les méandres de la fable et de la parabole. Tout comme dans
Mohammed, prends ta valise! Kateb Yacine s'inscrit dans la tradition orientale de l'écriture allégorique : des personnages aux noms clairement lisibles vivent des situations emblématiques, cependant ici doublées d'un puissant sens du grotesque et d'un fort éclatement de la trame. En cela,
Boucherie de l'espérance reste un ovni. L'équivalent dans la tradition littéraire française serait certainement le fabliau : ces formes courtes dans lesquelles deux trois personnages hauts en couleur donnent à voir par le rire des penchants humains et sont comme de petites fenêtres ouvertes sur une culture. De même, l'auteur développe dans ce texte une espèce d'impressionnisme culturel, formant une toile de fond dans laquelle le spectateur peut se sentir un brin égaré – des personnages apparaissent brièvement, s'effacent puis reviennent plus tard, sans pourtant qu'une intrigue au sens classique du terme justifie leur présence. Un impressionnisme, donc. Dans ce fond burlesque foisonnant, l'auteur tend un fil rouge, celui de l'Histoire. Là encore, les "acteurs" historiques envahissent la scène sous des figures aussi limpides que ridicules, continuellement passées au crible de la satire.
On comprendra, dès lors, les cent questions que les metteurs en scène ont à se poser – et qui sont encore en chantier à cette heure. Des principes généraux se dessinent déjà : la volonté de faire tourner continuellement les rôles de Moïse et de Mohamed, le désir de répondre au caractère choral de certains passages en profitant de la longue distribution, tout en ménageant des instants plus ciselés. Bref, l'Agit en est à l'appropriation et au découpage du texte, ce qui n'a rien d'une mince affaire. Déjà se fait sentir la volonté de ne pas perdre, dans une éventuelle primauté donnée à la dénonciation, le caractère pittoresque de la pièce ni son sens aigu de la farce. Bref, préserver cet autre visage qu'il est possible – capital? – d'opposer à cette tragédie ultra-contemporaine.
Rendez-vous au printemps pour suivre le cours de cette création, probablement lors d'une autre résidence au théâtre Sorano.
||Manon Ona