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L'écho du brigadier

Critique

Terres ! *****



Aux vers, la terre



Publié le 26 Janvier 2012

"Quelle étrange chose que la propriété dont les hommes sont si envieux ! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, et la mer et le ciel avec les étoiles ; depuis que j'ai acheté cette vieille maison et ce jardin, je n'ai plus que cette vieille maison et ce jardin."
Alphonse Karr

Quel sujet aride, pour un spectacle jeune public, que celui de la propriété et des folies qu'elle fait naître dans le coeur des hommes. Elle est dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen un des "droits naturels et imprescriptibles de l'homme", récusé quelques années plus tard par Pierre-Joseph Proudhon pour qui "la propriété, c'est le vol." Ces deux faces de la même notion sont au coeur de Terres !, spectacle créé par Nino D'Introna à partir du livre éponyme de Lise Martin et que propose le TNT aux enfants – de plus de neuf ans toutefois.

Derrière, de l'autre côté de la carte...

Deux hommes, inconnus l'un à l'autre il y a peu encore, arpentent ensemble un quelconque nulle part. Tout les oppose : longueur de manches, de pantalon, de cravate, taille du sac à dos et caractère. A Kétal le rôle du meneur ; à Aride celui du suiveur. Leur but ? Cette terre jaune, idéale, dont Kétal a acquis la propriété avec une carte y menant, cette terre promise que cherchait moins assidûment Aride jusqu'à ce qu'ils se rencontrent. Quelques arbres passés, quelques pas au bas d'une colline et la voici : jaune, accueillante... et barrée d'un panneau annonçant "Propriété privée".
Qu'importe. "Je suis seul avec toi. Cela veut dire que je suis chez moi", pose Kétal, bien décidé à prendre possession du lieu. Jusqu'à ce que tombe de l'arbre unique une étrange jeune femme. Son nom sera Madame Mu, pour ce jour seulement puisque rien ne la lie, nom, lieu ou ami, jusqu'à ce que le vent la reprenne, la ramène. Jusqu'à ce qu'arrive L'Autre, d'un pas menaçant craquant dans le sable, à la main la même carte, à la bouche les mots de l'exilé réclamant son bien : "Ce n'est pas une terre sans peuple." Menaçant d'aller chercher ses frères pour recouvrer ce qui leur appartient.
A qui la terre ? A Kétal, persuadé de son bon droit jusqu'à l'obsession ? A ceux qui l'occupèrent avant d'être chassés ? A tous ceux qui la partagent, comme le voudrait le conciliant Aride ? Aux vers peut-être, se demande Mme Mu devenue Zéphyr, devenue Neige. A personne quand Kétal tue L'Autre pour protéger son rêve, quand Kétal meurt tué par ses frères, quand même le doux Aride se prend de folie pour avoir promis de s'en faire l'héritier. Et le vent de la discorde souffle sur la terre – toutes les terres du monde, modelées dans le sable. Jaunes.

"Ailleurs appartient toujours à quelqu'un"

Voici un de ces spectacles qui ne peut que susciter chez l'adulte des réflexions peu accessibles au bambin. Indubitablement il y aurait beaucoup à dire, à charge comme à décharge, sur la folie et la besoin que représente l'attachement à la terre, aux racines qui s'y accrochent de toutes leurs radicelles. C'est alors que le texte par trop impérieux de Lise Martin laisse le grand perplexe.
Ses personnages sont si entiers, si archétypaux et finalement si négatifs et peu plaisants que l'histoire en prend un tour simpliste que n'excuse pas la volonté de pédagogie. Immédiat, l'entêtement obsessionnel de Kétal ; sans compromis, la revendication de L'Autre ; privée de nuance et de vision de soi, l'exigence par Madame Mu d'une liberté si totale qu'elle ne peut qu'aboutir à tous les reniements. Personne ne sera sauvé, et l'image finale d'une mappemonde tracée dans le sable ne laisse espérer aucune fraternité, seulement l'universalité de conflits sans cesse renouvelés.
Il y a, heureusement, un peu plus que le seul texte dans la mise en scène de Nino D'Introna. Le directeur du Théâtre Nouvelle Génération s'est attaché à faire ressortir, en début de spectacle, tout ce que les personnages de Kétal et d'Aride doivent à l'opposition du clown blanc et de l'auguste, à leurs rapports burlesques de domination et de soumission. On rit donc beaucoup et à juste titre, dans les rangs, de leurs chicanes et réconciliations, de la fantaisie plus poétique que porte à sa première apparition le personnage de Madame Mu ; tandis que le grand, de son côté, voit poindre dans leurs attitudes, leurs propos, leurs entêtements, le spectre des désastres à venir... Non moins travaillée, la belle et intelligente scénographie du spectacle tient autant du tableau constructiviste que d'une évocation de bac à sable – bien amère, quand on y joue à dire "c'est à moi" jusqu'à la mort.
Le jeu des quatre acteurs parachève aux yeux de l'adulte ce sentiment mortifère. Bientôt détachés les uns des autres, tournés face à un public avec lequel ils n'entretiennent aucun rapport sinon celui, fugace et terrifiant, de l'assiégé face à son ennemi, tous marquent avec une force terrible l'aveuglement de personnages fermés à tout ce qui est autre. Décidément, quelle étrange leçon que cet "ailleurs appartient toujours à quelqu'un"... ||
Jacques-Olivier Badia
Jacques-Olivier Badia
 
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Photo Emile Zeizig
DR
Renseignements pratiques
Théâtre jeune publicTerres !
De Lise Martin
Mise en scène et conception visuelle : Nino D'Introna
Musique et création sonore : Patrick Najean
Collaboration aux lumières :
Andrea Abbatangelo et Jean-Michel Gardiès
Collaboration aux costumes : Aurélie Dolbeau

Avec Maxime Cella, Thomas Di Genova, Alexis Jebeile
et Sarah Marcuse.
Le 26 Janvier 2012Durée : 1h.*****