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L'écho du brigadier

Critique

Mauvais genre *****



Well done



Publié le 28 Janvier 2012



Certains artistes ont un sens aigu du parcours, de l'œuvre maîtresse remodelée au fil du temps. Ainsi en est-il d'Alain Buffard, ce chorégraphe qui parmi d'autres créations n'a cessé de refondre une matière très intime pour la présenter sous des aspects sensiblement renouvelés – dormants? En puissance dans l'œuvre dès ses origines? Possible, en particulier quand il s'agit d'une intimité dont le mouvement consiste à se déposséder peu à peu, d'année en année.
Depuis le solitaire cothurne de sparadrap et de médicament, le Good boy de Buffard s'est comme épanoui. Créé à la Ménagerie de verre en 1998 sous la forme d'un solo percutant, le spectacle a ensuite gagné en chair dans Good for… (conçu pour quatre danseurs), jusqu'à s'épanouir dans la multiplicité : Mauvais genre est créé en 2003 à Montpellier en tant que remodelage de Good boy pour quinze à vingt danseurs. C'est ce dernier visage, choral et foisonnant, qui est repris par les étudiants de la formation Extensions du CDC, sous l'oeil du chorégraphe.

"S'offrir une autre grammaire organique"

La phrase et le solo ont fait date, et si aujourd'hui cette géographie du corps tant voulue par Alain Buffard n'est plus une nouveauté, non plus que l'opposition au "Beau corps" tel que pensé par Wincklemann – douze ans dans la danse contemporaine, c'est un siècle – la puissante trace reste intacte : l'urgence d'une chair qui "déplace ses fonctions initiales", et l'évaluation de ses marges de manœuvre quand (puisque?) mort et maladie la guettent. Car ainsi est la chair : non pas héroïque ni pure, mais vouée à la destruction. Danse sclérosée et vitrines ne sont qu'approche hypocrite et mensongère - et le corps, dès lors, de faire foncièrement et triomphalement "mauvais genre", sous l'éclat intrusif des néons.

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Place aux braves filles et aux sages garçons

On le sait, le solo d'origine était chargé de réflexions engrangées auprès de la chorégraphe américaine Anna Halprin – célèbre pour avoir inventé dans les années 50 le concept des tasks (séquences chorégraphiées représentant des gestes quotidiens), elle est aussi celle qui a entrepris de nouer un dialogue entre la danse et la maladie. La violence exercée par les centaines de boîtes de Rétrovir 300mg sur le plateau tout comme le travail autour de la nudité sont un héritage doublé d'hommage.
Qu'est devenue aujourd'hui cette forme très centrée? L'âme en est restée entière, et la dérision mordante de Kevin Coyne chantant "Good boy" fait toujours son effet: la morsure n'a rien perdu, la multiplication des corps qui châtient leur nudité sous la "baguette" vocale et musicale – en surenfilant des slips, en s'uniformisant dans la blancheur – aggrave même, peut-être, le redoutable sentiment d'aliénation. Plus intéressant encore, la féminisation non pas des chorégraphies – nul besoin de femme pour cela – mais des formes charnelles, avec la présence de danseuses parmi les nus qui envahissent le plateau.
Ainsi cette troisième approche délivre-t-elle une vision plus complète du corps, que ce soit dans les images de pudeur imbécile et dérisoire, de poses grotesques ou sexuelles, ou les tableaux collectifs. Vraiment, il y a là de très fines ruptures, que seul le nombre permet : entre le fouillis des actions individuelles et juxtaposées (qui contrastent avec la raideur du cadre) et les instants terriblement ordonnés, où les corps alignés et choraux semblent se prêter à on ne sait quel masochisme, quel rituel sociétal. Le tout dans un carcan scénographique superbe, qui délimite à la fois un espace contraint, des lignes chorégraphiques et des échappées. La chair s'y entend autant qu'elle s'impose visuellement, s'y triture, s'y flope, s'y splatshe, répond au rythme débilisant de "Good Boy", tandis que les boites de médicaments cessent très vite d'être reçues comme de simples accessoires: à voir le mot "rétrovir" joncher le plateau, débouler des bras des danseurs ou s'amonceler en de maniaques murets, on sent peser continuellement  - par simple juxtaposition de motifs – la menace de la mort sur cette mise à nu. La menace du nu dans notre mise à mort?
Comme quoi, dans la danse contemporaine, la nudité des corps peut encore frapper l'imagination. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
DanseMauvais genre
Chorégraphe : Alain Buffard
Interprétation : les étudiants de la formation Extension du CDC
Le 28 Janvier 2012Durée : 1h*****


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