Le spectacle vivant est un art qui repose sur des personnes en chair et en os, d'où la beauté et la richesse des moments partagés. Lorsqu'un artiste tombe malade ou se blesse, "The show must go on" – ou pas. En ce début de semaine à Odyssud, la circassienne Maroussia Diaz Verbèke, s'étant blessée, ne pouvait malheureusement pas jouer. Le spectacle a néanmoins été remodelé sans elle afin d'être tout de même présenté à des spectateurs impatients de découvrir la dernière création de Mathurin Bolze,
Du goudron et des plumes. Co-fondateur de la Compagnie MPTA (Les mains les Pieds et la Tête aussi), il a déjà su ensorceler le public avec
Fenêtres en 2002,
Tangentes en 2005 et
Ali en 2008.
Machine infernale
Une grande plate-forme descend doucement sur quatre personnes allongées au sol, les engloutit. Chacun trouve son chemin en la cassant afin d'en sortir tout en étant contraint de rester dessus, dedans, dessous. Le marquage se fait, la mise en place de planches dessine petit à petit un parcours, des parcours de vie – chacun sillonne, teste, s'approprie. Le rapport humain s'éclaircit : dominant-dominé, pantin-marionnettiste, ennemi-ami; un échange rebondissant entre deux planches tangentes.
Tout à coup, la machine s'affole, remonte, quitte terre et crée deux univers : le haut et le bas. Des espaces différents et pourtant des vies, des actions totalement identiques. S'installe alors le jeu en miroir d'une vie quotidienne. Bas-haut, haut-bas, rien ne change si les personnes ne le veulent pas. Puis les humains se déchaînent, se battent, combattent une machine incontrôlable, un univers qui les transforme, les mal-forme. Inconfortablement, le périple de ces personnages s'intensifie. Par la hauteur, le mouvement, la verticalité, tout se bouscule, s'accélère pour pouvoir peut-être réussir à en réchapper – ou pas.
Un embarquement corporel
Un, deux, trois, quatre corps d'homme dansent, sautent, se meuvent avec la légèreté et la souplesse du chat. Les mouvements sont tellement fluides qu'ils paraissent d'une facilité infantile. Voilà la magie du cirque. L'illusion totale que toi, petit spectateur ressemblant comme deux gouttes d'eau à ces acrobates, puisses faire exactement la même chose. Oui, certes, tu peux, dans cinq à dix ans, en travaillant tous les jours...
Bref, entre les saltos, les acrobaties aériennes sur des planches en bois fixées au sol telles le mât chinois, on reçoit bel et bien une énorme dose de mouvance corporelle fluide, gracieuse et énergique, qui cloue au fauteuil. Au milieu de tout cela un moment de douceur en ombres chinoises, technique toujours aussi féerique qui évolue ici en oppression du corps, de l'homme, pour se finir par un combat dans le vide.
Un superbe outil, cette machine, permettant d'amener dans différents lieux. Elle rend ivre, sans repères ; ballotte le public comme dans un bateau jusqu'à donner le mal de mer. Un espace de jeu riche, pour permettre au corps de s'exprimer en l'air comme au sol, à l'intérieur comme à l'extérieur. Parmi tout ce bonheur, un seul petit bémol : les dernières dix minutes sont redondantes. Un grand coup de chapeau, toutefois, pour ce remaniement du spectacle, qui se fait complètement oublier!
||Delphine Le Calvez