Les z'OMNI méritent de moins en moins leur nom. Celles qui se voulurent Objets Musicaux Non Identifiés avaient déjà passé la barre du simple travail de glotte et de notes avec leur version de
Sur l'eau, nouvelle oubliée de Maupassant ravivée jusqu'à la démesure par la "lecture vocalisée" et un chouia siphonnée qu'elles en donnaient il y a peu encore. Alors voilà, il fallait bien tomber du côté où l'on penche, celui du théâtre au
sensu plus ou moins
stricto. Et voici la chose faite, peu ou prou, après trois semaines de résidence au Théâtre du Pont Neuf où elles créaient
La ferme, conférence affabulatoire dans laquelle on identifiera, si on le peut, quelques traits d'un ouvrage fort connu. Un spectacle à retrouver pour une seconde étape de création, en ce moment au Théâtre du Grand Rond.
"One, two, truie, porc..."
L'a pas l'air très nette dans sa tête, la première à entrer sur le plateau, toute pimpante dans son tailleur rouge mais pouffante d'un embarras inexpliqué. Voici pourtant une Nadine rien moins que directrice de l'Institut d'études en révolutions de l'époque moderne ou à peu près, bientôt suivie d'Agathe Lenoir, éminente spécialiste de la gent porcine, de l'agronome Marie Couffin en ses fourrures, de l'essayiste en régime communautaire Camille Maurice. Toutes, disons-le, si peu à leur aise que cela rauque en asthmatique, convulse ou yoyote de la glotte à chaque fois qu'il leur faut l'ouvrir.
L'ouvrir il faut pourtant, puisque la raison de leur présence n'est autre que la tenue d'une conférence sur un sujet d'importance : la célèbre révolution animale du 21 juin qui, née du rêve de liberté du cochon Sage l'Ancien, vit la ferme tout entière se rebeller contre son propriétaire, l'autoritaire M. Jones.
On sait ce qu'il en fut. Ayant brisé le joug du fermier honni sous la conduite des glorieux Napoléon et Boule de Neige, les animaux purent enfin accéder à la liberté tant désirée, à l'égalité nécessaire, à la prospérité promise, écrivant au passage les sain(t)s préceptes de l'animalisme destiné à régir leur vie communautaire : "Tout deuxpattes est un ennemi. Tout quatrepattes ou tout volatile est un ami." Et patata jusqu'à sept. Hélas, le temps du désenchantement vint bien vite entre harassement au travail, répartition inéquitable des ressources, famine bientôt, culte de la personnalité, exil et condamnation d'opposants désormais ramenés au rang de traîtres, tandis que les cochons se gobergaient dans la demeure de leurs anciens maîtres. Eh oui, "c'est ainsi que se passent les révolutions."
...Sur le plateau aussi, où l'on chante en canon l'hymne
Bêtes d'Angleterre et la biguine-flamenco de la condamnation à mort, où l'on se croit soudain sur le plateau du journal télévisé, où l'on efface le tableau noir pédagogique en convulsions érotico-épileptiques – "prenez un torchon, Nadine." L'une se prend pour une chèvre du nom d'Edmée, l'autre pour la jument Douce, on évoque Gandhi ou Duras entre deux engueulades et trois notes de Bontempi. Et pour comble, on n'a même pas la fin de l'histoire. Pf.
"Vous les vaches, là..."
Nous ne nous étendrons pas ici sur le fond de l'affaire, inspiré de l'oeuvre d'un célèbre auteur britannique prénommé Eric Arthur, actif durant le deuxième tiers du XXème siècle et qui posa en deux ouvrages fameux une critique féroce des totalitarismes de tout bord. Lecteur curieux, tu chercheras si tu n'as pas déjà trouvé. Un indice ? Le titre de l'un d'eux tient en une simple année.
On voit en tout cas à ce qui précède que les z'OMNI n'ont rien perdu de l'esprit burlesque qui caractérisait déjà leur version iconoclaste de
Sur l'eau. Qui plus est, un esprit encore nourri par le recours, pour cette création, aux conseils avisés de Laurence Riout du côté dramaturgique, de Coco Guimbaud pour tout ce qui touche à la vocalise, enfin de l'inénarrable Sigrid "Mary Glawdys" Perdulas pour le travail clowno-burlesque.
Reste que, chamboulée à l'automne dernier par un de ces impondérables dont sont parfois victimes les meileurs projets, la création des z'OMNI souffre des conséquences d'une réécriture quasi complète et du peu de temps restant pour la travailler. La première vaut à
La ferme un côté désordonné, empilatoire, qui brouille la dramaturgie de l'ensemble aussi bien que la perception des différents registres et niveaux de lecture de la proposition. Le second ne leur aura pas laissé le loisir d'assurer leurs choix, d'élaguer le superfétatoire, de bien s'approprier le reste. C'est donc long, trop long – non point dépourvu de rythme, d'énergie ou de tension mais étiré à l'extrême, dans telle scène ou dans la caractérisation volontairement outrancière des personnages. Et, on l'a dit, un petit peu brouillon.
On ne va pas bouder son plaisir pour autant. En dépit de ces défauts de jeunesse, la bande des quatre confirme les qualités de voix et de jeu qu'on lui connaissait déjà, dont chacune use au bénéfice d'une très réelle
vis comica qui vaut au public de beaux moments de rire sans nuire au fond de leur propos.
Le reste n'est donc qu'une question de ce travail qui, dit l'adage, vient à bout de tout, de temps et d'affrontement à la scène. Ça tombe bien : les z'OMNI iront bientôt à Ramonville pour une nouvelle résidence, avant de reprendre
La ferme durant deux semaines, en mars au Théâtre du Grand Rond. Alors pourront-elles dire comme la chèvre Edmée : "A présent, la ferme est à nous."
||Jacques-Olivier Badia
* Labor omnia vincit : "le travail vient à bout de tout."