Publié le 23 Janvier 2012
"Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c'est notre sans-gêne à l'égard du Mystère.
Nous l'avons même débaptisé ; ainsi est né l'Absurde."
Emil Michel Cioran, Syllogismes de l'amertume
Après s'être frottée, il y a bien six ans de cela et aujourd'hui encore, à trois textes incontournables d'un Grand Siècle réduit à la miniature (
Le Cid,
Phèdre et
Le Misanthrope), voici que 3BC Compagnie poursuit son projet "Nos classiques favoris" en s'attaquant à l'ainsi nommé théâtre de l'absurde et à ses trois principaux auteurs : Samuel Beckett, Eugène Ionesco et Arthur Adamov ? soit au total six adaptations plus ou moins radicales qu'elle propose en alternance au Théâtre du Grand Rond. Des trois absurdes, Adamov est bien oublié de nos jours et le choix de créer
Si l'été revenait, pièce ultime d'avant suicide et testament théâtral, relève d'un pari assez osé, à tout le moins inattendu. Et gagné, indéniablement, quoique difficile et déroutant au possible.
"Dire qu'il va falloir vivre. Qu'on va finir par la trouver normale, cette vie fichée entre deux morts."
Les nuages moutonnent dans le ciel et, dit une voix, "une pancarte descend des cintres ; sur la pancarte, une fille en maillot de bain. […] La pancarte remonte dans les cintres." Ce serait l'été, peut-être, dans un pays de prospérité ignorant de toute guerre depuis un siècle et demi. Et Lars Petersen rêve.
Lars rêve, du même rêve ou presque que celui que rêveront Thea, Alma, Brit : un songe d'amour et de mort, de tromperies, d'échecs, de jalousies, de désillusions amères. "Et dire que c'est par ces histoires ridicules de journaux que tout a commencé..." Car il y a là-dedans un journal intime, celui de que tient Thea, soeur de Lars, écrit tout aussi bien par chacun des trois autres. Le souvenir d'une bicyclette, d'un violon, d'une balançoire à forme de cheval de bois ? "c'est si bon de voler tous les trois." Un accident ferroviaire et la mort d'une mère déguisée en clergyman. Le suicide de Thea.
Et Thea rêve. Rêve des désillusions de son frère, exclu de la faculté de médecine pour une remarque malencontreuse faite au recteur, d’architecture tout pareil, de botanique idem. Rêve de Victor, le terrible Victor aux amours déplacées, de sa mère disparue. Rêve morte ou peut-être pas, des fiançailles de Lars avec Brit. Et Brit rêve à son tour. De balançoire et d’un suicide, un mardi. D’une fête pour l’anniversaire de la mort de Thea. Des amours de Victor et d’Alma. Et Alma rêve entre deux causes toujours perdues, de Victor qui demandait "Alma, fais-moi mal", Victor le contempteur, Victor le soupçonneux. Se pose la question de savoir qui tua qui. Rêve encore : d'un jour sur la balançoire, d'une bicyclette, d'un violon. De Lars, Thea, Alma, chacun rêvant l'autre le rêvant et les autres rêvant avec eux de soi et d'eux, jusqu'au plus profond de l'abîme.
"Puisqu'il faut être d'un ordre quelconque, pourquoi pas celui-ci"
Ayant commencé par un théâtre onirique fortement marqué par le mouvement surréaliste, Adamov vira au théâtre politique d'inspiration brechtienne avant de finir, peu avant sa mort choisie, sur un petit nombre de textes où l'onirisme revenu se mêle de psychologie trouble, ne laissant plus transparaître qu'en filigrane un discours politique devenu fantomatique. L'absurde – son absurde – tient moins aux dévoiements du raisonnement ou du langage qu'à la déconstruction des structures narratives, remontées ici en un brillant monologue à quatre voix/songes/pensées, par lequel se laisse à peine saisir la réalité de relations scabreuses entachant la perfection superficielle d'un faux monde idéal.
Le pari était double : non seulement faire porter par quatre acteurs le poids d'une dizaine de personnages, mais plus encore coller à cette fragmentation dramaturgique éparpillant l'argument entre quatre rêveurs, en autant de points de vue pas toujours concordants. Laurent Ogée et ses compagnons ont adopté pour ce faire un parti aussi simple qu'efficace : n'offrir à voir sur le plateau que le rêveur de chaque scène, donner les autres à entendre comme de simples voix venues des coulisses, et avec eux les didascalies évoquant mouvements, états, changements qu'on ne verra jamais. A chaque songe le même départ, celui d'une lourde obscurité habitée par une courte et angoissante mélodie de violoncelle. Pour séparer chaque épisode à l'intérieur d'un même rêve, une brève incursion dans l'ombre aussitôt éclaircie. Enfin costumes clairs d'un été supposé, évocations emblématiques de cette balançoire, de ce violon, de cette bicyclette auxquels l'auteur semble attacher une importance quasiment fétichiste.
Le choix est heureux. A demi jouées (mais fort bien), à demi dites, les circonstances conservent une large part du mystère et de l'impénétrabilité que leur confère le fractionnement du discours ; tandis que la rigoureuse construction récurrente de la mise en scène offre quelques points d'appui – nécessaires, ô combien – à un entendement quelque peu mis à mal par la complexité de l'ensemble. La clarté même des costumes, du décor, des accessoires et des lumières concourt à la sensation d'évanescence onirique, en un contraste redoutable avec les noirceurs d'âme révélées.
Alors oui, pari tenu, quand bien même il faut se vouer à une entière attention pour suivre sans trop trébucher les méandres ombreux de cet absurde-là, si éloigné des croche-raison follets de Ionesco, de la dérision grinçante, pessimiste et cynique de Beckett. L'été, lui, finira bien par revenir.
||Jacques-Olivier Badia