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L'écho du brigadier

Critique En création

Zorn *****



Eduqué à mort



Publié le 21 Janvier 2012


Quel nom que celui de Fritz Angst, et quel choix de pseudonyme! De l'angoisse à la colère ("zorn" en allemand), l'auteur et l'homme ne firent qu'un avec leur terrible trajectoire : cette découverte de la vie en même temps que du cancer, double révélation contée dans des mémoires intitulées Mars – dieu de la colère ithyphallique, ou comment achever la ronde symbolique des noms.
Pour les lecteurs qui ignoreraient le morceau, autant se mettre d'emblée dans l'ambiance, ça évitera peut-être à de rares cœurs mal accrochés de s'égarer en ces terres sombres, tandis que de nombreux amateurs de corrosion se précipiteront dès la semaine prochaine au Pavé.  Passé le titre, donc, ces premiers mots : Ma famille est passablement dégénérée, c'est pourquoi j'ai sans doute une lourde hérédité et que je suis abîmé par mon milieu. Naturellement, j'ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l'on en juge d'après ce que je viens de dire.
Venez donc quérir vos doses de vitriol satirique et de désespoir guerrier, de guerre désespérée, d'espoir aguerri, encore non guéri… Un peu tout cela, et aucune réponse avec ça. En voilà un qui eut le sens de la sortie.

"Depuis dix ans que je voulais monter Zorn..."

Question rôle à pourvoir, vous voyez le paquet. De ce côté-là, on ne s'en fait guère: c'est Olivier Jeannelle qui portera incessament sous peu cette rage de mourir; lui que l'on pouvait surprendre il y a quelques mois encore en train de s'avaler goulûment les échelons de la folie version Albee (La maison et le zoo). Mais c'est aussi au comédien de La secrète obscénité de tous les jours que l'on pense quand on l'estime bien senti pour porter les mots de Zorn.
Quant à la mise en scène, le spectateur toulousain s'attendra certainement à voir renouvelée l'approche qu'en proposait Stefan Delon en 2009, au Sorano – tout dans la diction et la présence physique, une grande économie scénographique et un rapport à l'espace très économe, avec pour unique escorte un humble et symbolique poisson rouge. De ce côté-ci, on ne s'inquiète pas davantage, l'heure est bien au renouvellement : Jean-Louis Hébré a toujours donné dans un théâtre de l'espace arpenté, habité.
Voyons ce qui se dessine au travers des fragments entrevus lors d'une répétition.

Le déclin de l'Occident

Doit-on, au sujet de cette œuvre brillante, en rester obligatoirement à une opposition entre l'âme et la chair? Bien qu'il ne rejoigne pas immédiatement ce propos, il me semble que le cancer, pour Zorn, c'est justement le corps qui s'éveille, qui s'impose enfin, contre toutes les lois de l'éducation. Ce corps auquel certaines valeurs ont mis un frein, ce corps dont l'existence est niée. Son éveil se manifeste par des thématiques évidentes (la sexualité), d'autres plus indirectes : le geste social, et encore plus que le geste, le dire. Ces dictions sclérosées qui transforment l'individu en machine à débiter des mots (c'est "compliquéééé", ce n'est "pas comparaaable"…), qui font de la parole une "masse amorphe de particules privées de signification". Le désir, le dire : un même élan vers l'autre, un goût de l'altérité véritablement castré par des années d'éducation momifiante. C'est ainsi la haine d'un certain moule social (celui de la bourgeoisie zurichoise) qui sort de cette bouche, libérée telle un crachat – méticuleux, le crachat, très maîtrisé, très organisé. La mère, le père, leurs marottes respectives.  Et derrière eux, toute une société passée au crible.
Ce corps, inutile de dire combien il importe de l'incarner. C'est lui qui conte tout : son passé muselé, mécanique ; son éveil progressif, comme une conquête passant par l'aisance des gestes, des déplacements et de la prise de parole ; et enfin, son déclin, qui se joue dans le présent. Il est, ne peut être, que traversé par une dualité extrêmement dure à porter : à la fois malade, en proie à une lente décrépitude, et victorieux, traversé par un souffle intérieur neuf. Le cancer de Zorn n'est pas plongeon : il est tension, et ce jusque dans la dernière et sublime phrase.
Preuve en est, à dix jours de la première, comédien et metteur en scène discutaient encore de la chose, de cette subtilité qui assurément fera tout. Par les quelques passages entrevus, on sent la volonté de faire parler l'espace de jeu : un vaste plateau certes, mais découpé par les lumières, comme autant de postures ou d'instants vécus ; du mobilier peu à peu découvert de ses tissus protecteurs (ceux-là qui protègent de la poussière quand une maison est vide), selon un double mouvement de révélation et de remise en marche de l'existence. Quant aux choix d'interprétation, ils se joueront vraisemblablement dans ces différents moi qui habitent le personnage : Olivier Jeannelle s'attèle à jouer à la fois le corps hanté par l'empreinte parentale, le corps burlesque qui s'éveille dans la maladresse, le corps épique lancé dans son combat et, enfin, cette chair malade qui contredit jusqu'au bout sa déchéance. Le tout en observant un cynisme absolu : ce savant mélange de dérision et de désespoir.
Une peccadille, quoi. ||
Manon Ona
Manon Ona
 
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Mona / Le Clou dans la Planche
Mona / Le Clou dans la Planche
Renseignements pratiques
ThéâtreZornD'après Fritz Zorn
Mise en scène : Jean-Louis Hébré
Avec Olivier Jeannelle
Le 21 Janvier 2012*****